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19 juil. 09

Les actualités du 19 juillet 1909

Latham sur antoinette

Latham échoue dans sa tentative de traversée de la manche

C'est, exactement, à 6 h. 40, ce matin, qui Latham s'éleva du hangar de Sangatte, après avoir signifié à la flottille qui l'attendait, son dessein irrévocable de tenter le passage du canal. Le ciel se montrait, comme d'ordinaire à cette heure matinale sur la Manche, un peu brumeux ; mais l'air était calme à souhait et tout permettait d'envisager la perspective dune heureuse traversée.

Trois coups de canon tirés du contre-torpilleur Harpon annoncent que tout est, prêt. L'aviateur, avant de prendre le large, décrivit au-dessus de l'usine, une large boucle, puis mit directement le cap sur la côte anglaise. L'oiseau blanc marchait à bonne allure. Le moteur Antoinette faisait entendre des ronflements réguliers et puissants de bon augure. Le poste de télégraphie sans fil établi à Sangatte, depuis le premier jour, transmettait à Douvres l'avis de départ du pilote de l'air. Le contre-torpilleur Harpon, suivi de nombreux yachts de plaisance et de canots automobiles prenait immédiatement la chasse à toute vapeur, la vitesse du monoplan étant prévue à soixante kilomètres à l'heure, soit plus de trente nœuds.

Dix minutés après son départ de la pointe de Sangatte, Latham était hors de vue et nous attendions, anxieux, la réponse télégraphique de Douvres, annonçant " la vue". C'est à huit, heures seulement que les ondes hertziennes nous apportent l'angoissante dépêche : "Rien sur la mer. Rien dans le ciel.". Quelques minutes plus tard, on signale de la côte anglaise que les mâts d'un bateau pointent dans la brume. Pas de nouvelles de l'aéroplane. Aurions-nous à déplorer une catastrophe ? Devons-nous plutôt envisager la perspective d'un échec ?

Nous nous rendons à Calais, où, peut-être, un bateau venu du large aura apporté quelque nouvelle. C'est seulement à dix heures que la foule massée sur les jetées du port est complètement rassurée. Le Harpon est rentré dans le bassin et Latham débarque, souriant. Il a pu s'avancer jusqu'à dix-huit kilomètres 500 au large. A ce moment, pour une cause encore inconnue, l'aviateur s'est, nous dit-on, laissé doucement descendre sur la mer presque étale.

Lue s'était-il passé ? Les minutes angoissantes que nous venions de vivre, l'intrépide aviateur les avait-il vécues, lui aussi, et quelles pouvaient être les impressions d'un homme qui, de si près, avait vu la mort ? Quel être défait, à peine remis d'une aussi étrange émotion, allions-nous voir ? Et notre surprise, notre admiration aussi, furent extrêmes, en revoyant souriant, calme et paisible, tel au départ, M. Latham prêt, ce fut son premier mot, "à recommencer jusqu'au succès", qu'il affirme certain. Et c'est du ton de voix le plus tranquille qu'il fit au débarqué, le récit de sa mésaventure.

J'ai "sauté" de la route avec entrain. Il me semblait que tout allait marcher à souhait. Mon tour d'essai, vous l'avez vu, a été régulier et satisfaisant au possible. Un de mes vols du camp de Châlons. Après cela, quand j'ai pris la mer, il y a eu, je ne vous le cache pas, un petit frisson, un rien du tout que l'on éprouve quand on monte sur un cheval qu'on ne connaît pas... J'ai laissé éteindre ma cigarette. Alors j'ai dit : "A nous deux, la mer et moi !" Et puis je me suis enfoncé dans le brouillard du plus droit que je pouvais, sans m'occuper du vent qui était assez bon garçon, ni de la vague que j'entendais très clairement— j'étais à quatre-vingts mètres au-dessus, peut-être pas assez haut, — déferler contre la falaise.

II ne faisait pas très clair, pas assez clair pour que j'aperçoive la côte anglaise qui est trop plate. J'aurais peut-être, au bout de quelques minutes, deviné, venant de Douvres, des pointes connues de falaises françaises. Mais, là-bas, au nord, rien qu'un petit brouillard blanc léger. J'entendis tout à coup, un peu à droite, la sirène du Harpon. Mais, du bateau, je ne voyais rien, et puis je n'avais pas le temps. Il me fallut recourir à la boussole, faire le point, un peu au jugé, vous pensez bien.

Je dus perdre là quelques minutes précieuses. La prochaine fois, je traverserai le détroit par un temps très clair. La brise me venait aussi un peu trop toujours de côté et pas assez dans l'hélice.Enfin, j'avançais, et, je crois, en bonne ligne droite. Nous n'avions pas perdu le nord. Il y avait un quart d'heure que cela durait. Tout à coup j'ai senti la respiration du moteur faiblir. C'était un rien, quelques ratés, rien du tout, vous dis-je, mais quelque chose tout de même.Bref, il m'a fallu abandonner la lutte. Je me suis laissé descendre en planant. La mer nem'effrayait point. Ah ! si je n'avais pas connu mon monoplan ! Mais avec l'appareil que vous avez vu, je savais qu'il m'était possible de flotter pendant longtemps, pendant bien plus de temps qu'il ne fallait au Harpon pour me rejoindre. Je l'entendais souffler derrière moi, je le devinais crachant de la fumée et faisant ses trente milles à l'heure. Il fallait cela pour me suivre. Vaillant bateau !

Alors, le courageux pilote, aussi à son aise que si, par nos yeux, les yeux du monde entier n'avaient pas été fixés sur lui, nous raconte tranquillement, posément, comme s'il revenait d'une simple excursion en goélette, avec des vieux loups de mer, par petite brise, son sauvetage et celui de son cher monoplan. Moi, dit-il, ce fut bien simple. J'étais chez moi. Les marins l'ont vu. Je fumais tranquillement ma cigarette, et j'attendais. Pour lui, ce fut plus compliqué. On aurait dit qu'il ne voulait pas quitter la mer. Ses grandes ailes battaient le flot, comme des tombait, un peu lourde, mais rigide pourtant et sans blessure. On l'a amarré au grand mât, comme un goéland gigantesque. N'importe, je suis content d'avoir rapporté de ma chasse ce beau trophée. Il n'est pas mort, voyez-vous; Il est à peine évanoui, un peu apeuré peut-être par le contact inaccoutumé de l'embrun. Mais demain, il se réveillera, vous verrez, et ce sera pour chanter victoire.

Et c'est sur ces paroles de confiance et d'espoir que nous quittons le héros du jour, très simple, très paisible, affirmant sa foi implacable en l'avenir d'une science qui sera grande. Et le mot célèbre nous revenait qui garantit l'échec contre toute désespérance. Aujourd'hui, comme aux temps épiques de notre race : "Il y a des défaites glorieuses à l'envi des plus belles victoires". Ouï, nous l'affirmons aujourd'hui comme hier. Latham réussira. Si ce n'était pas lui, ce qu'à Dieu ne plaise, c'en serait un autre. Les progrès merveilleux de cette science née d'hier qui est l'aviation, en sont un sûr garant.

N'était-ce pas hier, il y; a un an à peine, et cela nous semble très loin — que Wright étonnait le monde par ses premières envolées. Les records du camp d'Auvours sont devenus des épreuves classiques. Il y a quarante-huit heures, à Douai, Paulhan volait pendant près d'une heure à cent cinquante mètres d'altitude. Ce jeune homme que nous avons connu, joyeux compagnon à bord du Ville de Paris t alors qu'avec tKapferer, le beau dirigeable nous emportait vers l'Est, en un triomphal voyage, s'est affirmé, après un un triomphal voyage, s'est affirmé, après un mois à peine d'apprentissage, un des premiers parmi nos aviateurs. Les voyages de ville a ville vont devenir, avec Blériot, des jeux d'enfant ; les envolées se multiplient, et bientôt n'étonneront pas plus le grand public, rapidement blasé que les performances des automobiles qui le jetaient, il y a quelques années à peine, dans un étonnement mélé de stupeur. (...)

Pour être complets, nous devons rendre hommage à la parfaite organisation de cette épreuve sensationnelle, à laquelle notre grand confrère londonien, le Daily Mailt a apporté toute sa science expérimentée et un zèle infatigable. Ce matin, à Douvres, la même attente împérieuse qui poignait, de ce côté du détroit, tous les cœurs français, répandait une angoisse haletante sur la foule de nos amis d'outre-Manche, qui fixaient sur l'horizon, dès la première alerte, leurs regards impatients et inquiets. Sur la jetée, sur les hauteurs voisines, sur les toits des hôtels, des milliers de spectateurs attendaient l'hôte ailé, qui allait venir du côté: de la mer. Espoir trompé, une fois encore

Désillusion, non pas ! Tout nous en dorme l'assurance, et les prouesses d'hier et le courage indéfectible du glorieux vaincu d'aujourd'hui. Un nouveau lien tissé par le génie français unira bientôt de ses fils ténus, mais tenaces, les deux grands peuples qui sont, depuis des siècles, et pour longtemps encore, à la tète du progrès et de la civilisation. M. Blériot a avisé officiellement le Daily Mail de son intention d'essayer de traverser la Manche en aéroplane. Il espère faire sa tentative jeudi ou vendredi prochain.

Le Gaulois – 19 juin 1909

Blériot traverse la manche en aéroplane


Posté par Ichtos à 15:30 - A la une de la presse il y a 1 siècle - Commentaires [0] - Permalien [#]


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