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23 sept. 09

Les actualités du 23 septembre 1909

ferber

Le Capitaine Ferber se tue à Boulogne Sur Mer

Pour complète qu'elle paraisse, la conquête de l'atmosphère n'est point encore définitive, et, comme tout progrès, toute découverte, l'aviation aura, elle aussi, hélas ses martyrs glorieux et regrettés. Après le lieutenant Selfridge, première victime de l'aéroplane à moteur ; après Lefebvre, dont la récente et triste fin est encore dans toutes les mémoires, voici qu'un troisième aviateur infortuné, l'un des plus connus, des plus compétents, vient de trouver la mort au cours de ses expériences. L'aviation n'est pas un sport de plaisir, c'est un sport de science et de danger. L'aviateur de Rue, pseudonyme du capitaine d'artillerie Ferber, s'est, en effet, tué hier, à onze heures du matin, sur l'aérodrome de Boulogne-sur-Mer, dans les circonstances suivantes ;

Le capitaine Ferber avait fait mardi, à Boulogne, une conférence pleine d'humour et obtenu un grand succès. Il se rendait, hier matin, à neuf heures et demie, au champ d'aviation, à 14 kilomètres de Boulogne, à Beuvrequen, pour faire des vols d'essai en vue de concourir pour le prix de vitesse. Une légère brise du nord-est soufflait. Le capitaine, très gai, faisait des projets d'avenir. A dix heures, il sortit son appareil du hangar et fit marcher le moteur, dont il constata le bon fonctionnement.

A dix heures sept minutes, il se mit en route debout au vent, se dirigeant vers Marquise. Il s'éleva facilement et se tint à une hauteur moyenne de huit mètres. Au bout d'un kilomètre environ de parcours, il voulut virer sur la gauche pour revenir à son point de départ, mais l'appareil s'inclina fortement sur la gauche et une partie de la cellule toucha terre. Les roues continuèrent à avancer, mais elles vinrent bientôt se caler brusquement dans une petite rigole servant à l'écoulement des eaux qu'elles abordèrent de biais. Sous la violence du choc, la cellule arrière du biplan se cabra et l'appareil fit un panache complet. Le capitaine Ferber projeté à terre reçut sur l'abdomen les longerons supportant le poids du moteur de 400 kilos.

Les spectateurs, peu nombreux, parmi lesquels un membre du comité des fêtes et M. Bouchet, premier adjoint au maire de Boulogne, se précipitèrent croyant qu'il s'agissait seulement d'un accident matériel, d'autant plus que le capitaine s'était dégagé de lui-même. Quand ils arrivèrent, l'aviateur, en rampant, essaya de se relever, mais pour retomber aussitôt. On l'étendit sur l'aile de l'appareil, en raison de l'humidité du terrain ; il ne paraissait pas grièvement blessé et avait seulement une légère écorchure au poignet gauche. Il répétait constamment : Que c'est bête ! Que c'est bête ! C'est le vent ! Mon appareil est-il brisé ?... Internes... faisant allusion aux blessures qu'il avait au ventre. Il eut pendant un quart d'heure pleine connaissance ; on avait mandé de Marquise, une localité voisine, un médecin et un prêtre d'urgence.

Il n'était que dix heures vingt lorsque se manifesta le commencement d'une hémorragie interne, tout de suite le blessé tomba dans le coma et se mit à râler. Son état devenant désespéré, on le déposa sur une planche et un matelas d'emprunt pour le transporter dans la tribune d'honneur, mais, il expira durant le trajet, exactement à dix heures quarante-cinq. Quand le Docteur Bouty, de Marquise, arriva, deux minutes après, il ne put que constater le décès, dû, semble-t-il, à l'écrasement du foie. Le cadavre fut déposé sur des chaises dans la tribune d'honneur. Des employés de la ville le veillent, nu-tête.

L'avant de l'appareil est entièrement brisé ainsi que la direction et le volant. C'était un appareil prêté dimanche par Voisin et amené à Beuvrequen par camion automobile. La violence du choc avait été telle qu'on retrouva complètement tordu, dans la poche de son pantalon, le porte-monnaie de l'infortuné aviateur. Après les constatations de la gendarmerie, ce qui restait de l'appareil dont le moteur est intact, était démonté par le fidèle mécanicien Mulberger et rentré au hangar. Un piquet fut placé à l'endroit exact de la catastrophe pour le cas où un monument commémoratif serait élevé.Tous les assistants étaient fort émus.

La nouvelle de la catastrophe, parvenue à onze heures un quart à Boulogne, a provoqué une émotion énorme, car le capitaine Ferber avait acquis toutes les sympathies de la population, pour laquelle sa mort est un véritable deuil. Le corps a été ramené dans une voiture de louage a Boulogne, à trois heures et demie, et transporté a l'hôtel où le capitaine était descendu. Mme Ferber, à Paris, et son gendre, attaché à la légation suisse à Londres, ont été prévenus télégraphiquement de l'accident.

Il nous faut dire, maintenant, quel homme de cœur et de science était le sympathique, le modeste et valeureux officier qui vient de disparaître si tragiquement. C'est en 1898 que le capitaine Ferber, frappé des résultats qu'avait obtenus Lilienthal dans ses essais de vols planés qui devaient, eux aussi, aboutir à une catastrophe, tenta ses premières expériences. A Genève d'abord, puis à Nice, où il tenait alors garnison, le capitaine se fit construire une plate-forme de lancement et tenta de nombreux essais qui ne furent couronnés de succès qu'avec le quatrième appareil construit ; le 7 décembre 1901, c'est-à-dire après trois années de recherches obstinées, de travaux persévérants, Ferber réussissait enfin un parcours.

Il lui avait fallu tout ce temps pour découvrir ce que Lilienthal n'avait jamais dit ; c'est qu'il fallait, pour faire des vols planés, utiliser les vents ascendants. Puis, en février 1902, notre compatriote M. O. Chanute, l'initiateur des Wright, communiqua au tenace chercheur toutes les brochures et photographies relatives aux travaux des frères Wright.

Dès ce moment, Ferber sent que les Américains gagnent du terrain, qu'il faut mettre les bouchées doubles, et son aéroplane n° 5 perfectionné lui permet d'améliorer sensiblement ses parcours ; un moteur de six chevaux, ajouté à l'appareil, lui permet mieux encore, à ce point que le colonel Renard lui demanda de le seconder aux établissements militaires aérostatiques de Chalais-Meudon. En mai 1905, vint le moteur de douze chevaux, insuffisant encore, puis enfin ce fut la rencontre de M. Levavasseur, ingénieur mécanicien, constructeur d'un moteur de grande puissance, sous un faible poids. Et c'est de ce jour que date vraiment le vol mécanique en France dont, aidé par MM. l'un des précurseurs.

Le capitaine Ferber était né à Lyon le 8 février 1862. Il entra en 1882 à l'Ecole polytechnique. Il fut successivement lieutenant d'artillerie a Clermont-Ferrand et à Belfort. Il avait été nommé capitaine en 1893. Licencié ès sciences en 1896, professeur a l'Ecole d'application de Fontainebleau en 1898, il avait commandé à Nice de 1900 à 1904 la 17e batterie alpine. Il était chevalier de la Légion d'honneur. Il avait épousé Mlle de Stoutz, dont la famille appartient a l'aristocratie genevoise, et avait récemment marié sa fille.

Étant encore en activité de service, le capitaine Ferber ne participait aux épreuves d'aviation que sous le pseudonyme de de Rue ; cependant, avec l'autorisation du ministre de la guerre, il courut récemment à Juvisy en tenue et gagna un prix réservé aux officiers. Très, prudent, très sérieux, le capitaine Ferber ne s'élevait jamais sans avoir d'énormes genouillères en cuir, et en tête un casque de même matière, semblables à ceux que les motocyclistes emploient dans les vélodromes ; et cependant c'est, on l'a vu, dans les conditions les moins dangereuses, qu'il a trouvé la mort.

Le capitaine Ferber a fait de très nombreuses conférences et publié de nombreux ouvrages. L'année dernière, il faisait paraître un ouvrage intitulé l'Aviation, qui portait comme sous-titre : "De crête à crête, de ville à ville, de continent à continent". Le meeting de Boulogne avait comme principale attraction la traversée de Boulogne à Folkestone, épreuve qui fut annulée faute de concurrents. Seul le malheureux aviateur faisait les frais de la réunion, qui devait se terminer de si tragique manière.

La Gaulois – 23 septembre 1909

EN BREF

Orages et secousses sismiques dans le sud - La région du Midi, à peine remise de la violente commotion qui y causa tant de ruines, il y a à peine quelques mois, vient d'être éprouvée à nouveau par une série de violents orages. Deux femmes ont été noyées et, en outre, les dégâts matériels sont fort élevés. Ils le sont d'autant plus que ces perturbations atmosphériques se sont produites au moment des vendanges. Ces pluies torrentielles ont été accompagnées de légères secousses sismiques, heureusement sans graves conséquences, mais qui ont jeté la panique parmi les populations si récemment et si sévèrement frappées. Les départements de l'Hérault, du Gard et des Bouches-du-Rhône semblent avoir été les plus atteints. Au même moment, le sol tremblait dans plusieurs régions de l'Europe méridionale, en Calabre, en Sicile et en Grèce. Mais là, heureusement, les dégâts ont été purement matériels. Le Figaro -23 septembre 1909

Posté par Ichtos à 15:30 - A la une de la presse il y a 1 siècle - Permalien [#]
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