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24 janv. 10

Les actualités du 24 janvier 1910

Inondation 1910 Pont-royal

L'eau monte encore...

On pensait que la crue s'arrêterait aujourd'hui. Mais, hier, il est tombe de la neige. Et puis la pluie est survenue. L'eau montera donc encore, et les Parisiens commencent à s'inquiéter. Au pont Royal, la Seine s'élève à 7 m. 15. Aujourd'hui, elle atteindra sans doute 7 m. 40. Et l'on ne peut prévoir quand elle baissera, ni même quand elle cessera de monter. En effet, le vent souffle de l'Ouest et du Sud-Ouest. Et la Marne va subir une crue nouvelle. Rassurons-nous en constatant qu'en 1802, au même pont Royal, la Seine atteignit 8 m. 80, et en 1615, 9 m. 82. Il ne semble d'ailleurs pas probable que, dans Paris même, nous ayons à déplorer degrands, désastres. Mais il est certain que les dégâts seront fort importants.

D'Auteuil à Charenton; hier, une foule innombrable couvrait les quais. Pourtant il pleuvait. Et la boue était assez épaisse pour décourager les curiosités. Mais, insoucieux du froid, de la pluie et de la boue, les Parisiens se penchaient sur les parapets et regardaient de tous leurs yeux. Les ponts semblent s'être écrasés subitement sur l'eau jaunâtre qui coule lentement, terriblement, à l'allure d'une grosse bête sournoise qui ne se presse pas vers le but. Elle charrie des épaves qu'on distingue mal des piècçs de bois peut-être, ou des meubles brisés. Un homme, vers le pont de l'Aima, dit qu'il a vu passer un cadavre.

Les berges sont entièrement recouvertes. On regarde l'eau sombre. Il y a des curieux sur les ponts, et ils regardent, sans trop savoir ce qu'ils voient, et comme s'ils attendaient une catastrophe. Aucun bruit ne monte de cette foule. Aucun bruit non plus du fleuve. C'est le silence, un silence rétréci entre le ciel bas et cette eau trop haute. Les gens ne se soucient point de leurs vêtements du dimanche. Mouillés par la pluie, souillés par la boue, ils parlent presque bas. La banlieue est inondée. Etes-vous allé à Auteuil ? On dit que les maisons vont s'écrouler dans le souterrain du Nord-Sud.

Combien sont-ils, ceux qui parlent ainsi, effrayés et inquiets? Cinquante mille, dit-on. Cinquante mille têtes penchées sur les parapets. Sur la passerelle du quai Debilly, on a établi un 'service d'ordre. On craignait que l'ouvrage ne s'effondrât sous le poids de la foule. Entre la gare d'Orsay et la gare d'Austerlitz, les curieux regardent surtout les fenêtres du tunnel de la Compagnie d'Orléans. Déjà l'eau affleure les entablements. Encore vingt centimètres et elle s'écoulera dans le souterrain. Depuis le matin, elle s'est haussée de quinze centimètres au moins. Aujourd'hui peut-être elle atteindra les ouvertures.

Notre-Dame est enveloppée d'une brume épaisse. Le Palais de Justice, noir et solide, se profile nettement sur le ciel gris. Un remorqueur est arrêté au pont des Saints-Pères, qu'il ne peut franchir. L'eau dangereuse coule sans bruit, lourde et jaune, à gros bouillons.

L'octroi de la porte de Boulogne, situé au bas du viaduc d'Auteuil, est en détresse en dépit d'une digue improvisée, l'eau a envahi le domaine de l'administration. Elle menace de mettre en déroute les représentants qui doivent barboter dans un lac pour exercer leur contrôle. Le garage des bateaux parisiens au Point-du-Jour a beaucoup souffert. Les ateliers établis sur les berges ont été dévastés tous sont submergés et quelques-uns défoncés par les madriers que le fleuve a lancés contre eux; plusieurs bateaux ont sombré certains, mis en cale sèche, ont été envahis par les eaux. Dans l'île de Billancourt, les Magasins militaires sont battus par les flots, l'eau a pénétré dans des réserves et causé des dégâts considérables.

Inondation 1910 Auteuil

Le reste de l'île est submergé. Toutes les villas qui bordent ses berges sont dans l'eau, certaines jusqu'au premier étage; beaucoup d'entre elles sont compromises. L'île de Sèvres est moins éprouvée; fortement remblayée, depuis quelques années, elle n'est attaquée par les eaux qu'à ses deux extrémités, au Tir aux pigeons dont on a dû déménager le matériel et le gibier, et aux ateliers du comte de Lambert, l'aviateur bien connu, qui,propriétaire de l'île, poursuit, dans ce domaine tranquille, ses travaux sur les hydroplanes. A partir du pont de Saint-Cloud, la Seine est à fleur de chaussée qu'elle envahira pour peu que la crue s'accentue. L'eau a d'ailleurs envahi les rues de Boulogne et notamment la rue du Port où il a fallu, en barque, porter secours aux habitants.

Boulevard du 4-Septembre et dans le Bois, les berges du fleuve en pente douce, gazonnées, semées d'arbres et d'arbustes, en bouquets et taillis épais, ont fait obstacle aux bûches, poutres et planches que la Seine entraîne et s'y sont amassés. Le long du fleuve, des familles de pauvres gens profitent de l'aubaine. Armés d'une sorte de fronde une masse de plomb au bout d'une corde solide les hommes happent les débris qui passent ou dégagent ceux arrêtés, les attirent et les mettent à terre. Les femmes, les enfants les empilent sur le quai et veillent sur eux en attendant le retour du fils ou de l'ami qui, dans une voiture à bras, les charrie en toute hâte à la maison. C'est une provision de bois pour les jours de grand froid.

Toutes les villas et l'Ermitage de Longchamp, sur la route du Bord-de-l'Eau, sont dans l'eau. L'abbaye de Longchamp, le ravissant domaine où demeura le conservateur du bois de Boulogne, M. Forestier, est aussi dans l'eau. Il faut une barque pour gagner la route. Le Polo est inondé, la pelouse de Bagatelle aussi; les matches de football, Rugby et Association, qui devaient y être joués ont été annulés.

L'île de la Folie est complètement submergée le toit des bâtiments du service de l'écluse et les champignons des bicoques où vont, l'été, se rafraîchir les pêcheurs, apparaissent à peine. Toute la partie de l'île de Puteaux située de l'autre côté du pont du même nom est inondée. Là, le fleuve est immense les magnifiques installations de la Société de sport, que préside le vicomte Léon de Janzé, sont terriblement éprouvées; les chalets qui sont à l'intérieur, d'un riche et ravissant aménagement, plongent à moitié dans l'eau. Les courts de tennis, les terrains de polo, le garage des bateaux avec ce qu'il contient doivent être mis dans de piteux états.

L'île de la Grande-Jatte est en partie sous l'eau; elle est, surtout sur le petit bras, bordée de bicoques audacieusement édifiées au flanc des berges; ce sont des bouchons perdus dans les feuillages au printemps, à l'été et à l'automne, où les pêcheurs coulent des journées tranquilles. La plupart de ces restaurants sont noyés et pour- ceux qui ne le sont qu'à moitié, les pauvres gens, dont ils sont toute la fortune, en déménagent avec promptitude; la neige et la pluie leur font redouter une nouvelle montée du fleuve.

Il y a aussi dans l'île de la Grande-Jatte de nombreuses et charmantes villas: elles sont bloquées par les eaux. Leurs habitants ne les ont pas abandonnées, mais pour pouvoir y entrer et en sortir, ils ont rapidement, édifié un chemin de-bois sur pilotis, qui relie toutes les villas entre elles et avec la terre-plein du pont Bineau. Le quai de Puteaux, le quai de Courbevoie et le quai d'Asnières sont complètement inondés. L'eau bat les murs de toutes les usines et de toutes les demeures qui bordent la Seine; on n'y accède plus qu'en barque. Inutile d'ajouter que tout travail y est suspendu. Les quartiers bas de Courbevoie et d'Asnières sont entièrement dans l'eau; les becs de gaz n'ont pas été éteints depuis soixante-douze heures ils brûlent nuit et jour; leur flamme dans la tristesse d'hier était désolante elle désolait comme celle des réverbères allumés et drapés de crêpe au jour des grands deuils nationaux. A Asnières, dont le bassin est déjà vaste en temps ordinaire, la Seine était hier gigantesque.

M. Lépine, préfet de police, est allé hier faire une visite dans les environs de Paris. Il en est revenu navré. Tout est recouvert par l'eau, a-t-il dit. C'est une véritable désolation. Et l'on annonce encore soixante centimètres de crue. Qu'allons-nous faire? La, situation est en effet des plus graves. A Clichy, sous la poussée des eaux, un égout a crevé, inondant les sous-sols de la mairie et les caves des maisons voisines. A Puteaux le secteur électrique est arrêté par les eaux. Toutes les usines sont immobilisées. A l'Ile-Saint-Denis les usines du quai de la Seine et de la rue des Poissonniers sont gagnées par les eaux. C'est le chômage forcé pour des centaines d'ouvriers, déjà éprouvés par l'inondation. Le cimetière est envahi. Un chiffonnier a été emporté par le courant et noyé.

L'île d'Epinay a disparu sous les eaux. Le Petit Gennevilliers, en face d'Argenteuil, est entièrement recouvert. A Maisons-Alfort un quai de barrage menace de s'écrouler. On a envoyé des artilleurs pour le consolider. A Villeneuve-Saint-Georges le pont suspendu est complètement isolé dela rive gauche. Le parapet est à un mètre du niveau du fleuve. Entre Pompadour et Alfort la ligne du chemin de fer est recouverte de trente centimètres d'eau. Les trains ne circulent qu'avec la plus extrême prudence. A Villeneuve-Triage les habitants sont complètement isolés de la terre ferme. De nombreuses familles manquent de pain. M. Joltrain, inspecteur divisionnaire des transports, a voulu s'y rendre hier d'Ivry, où il se trouvait. Cela lui a été impossible. On va tenter le ravitaillement par la Grande-Ceinture.

A Villeneuve-le-Roi un accident est arrivé. Un marinier qui se trouvait sur les culées du pont suspendu a glissé et est tombé dans l'eau. Il s'est noyé. Les communications avec Ablon sont suspendues. A Ivry, à Choisy-le-Roi, tous les jardins, tous les champs sont ravinés. La récolte est perdue. L'usine des gadoues où l'on transporte les ordures ménagères de Paris est inondée. On ne sait où déposer les huit cents tombereaux qui arrivent quotidiennement. Fait plus grave encore. Le Depôt Desforets, sur le quai d'Ivry, où restent encore 10,000 kilos de carbure de calcium, est fortement menacé.'Que se produira-t-il au contact de cette masse de carbure avec l'eau ?

Où la détresse est épouvantable c'est à Vitry, où des bachots vont, parles rues transformées en canaux, ravitailler les habitants. L'approvisionnement est difficile. Les caves des boulangers où sont les fournils sont inondées et la fabrication du pain est insuffisante. Des femmes portant dans leurs bras des enfants demandant du pain et un asile. Le spectacle est absolument navrant. Le champ de courses de Maisons-Laffitte est recouvert d'une nappe d'eau. A Argenteuil, le boulevard Thiers est inondé. La plaine de Carrières-sous-Poissy est sous les eaux. C'est à grand peine qu'un pêcheur, qui arrêtait au passage les bûches emportées par le courant, a pu être sauvé

Et, comme l'a dit M. Lépine, ce n'est malheureusement pas fini. Les riverains de la Marne, en effet, viennent d'être prévenus que cette rivière va subir une nouvelle crue d'un mètre, et sont invités à prendre leurs mesures en conséquence. Les commissaires de police sont chargés d'y veiller. Cette crue fera monter la Seine de vingt centimètres encore. Conformément aux instructions du préfet de la Seine, M. Magny, directeur des affaires départementales a visité avant-hier et hier les communes de la banlieue les plus éprouvées par l'inondation: Saint- Maur, Alfortville, Ivry, Vitry, Champigny. Les mesures nécessaires ont été prises par les municipalités, avec le concours de la troupe, pour assurer l'évacuation des maisons menacées et éviter tout accident. D'un autre côté, le préfet de la Seine a demandé des secours immédiats au gouvernement. et au Conseil général pour venir en aide aux sinistrés.

Le Figaro – 24 janvier 1910


EN BREF

Un mystérieux tremblement de terre — Les appareils des stations sismographiques de Bruxelles d'Aix-la-Chapelle et de Ryde ont enregistré hier matin, vers dix heures, de même que le sismographe de l'Observatoire de Paris, des secousses d'une extrême violence, ayant le caractère de celles qui se produisirent à Messine. Le mouvement dura deux heures et demie, et a du se produire à 2,300 kilomètres environ dans la direction sud-sud-est. Le Temps – 24 janvier 1910

Buzenval

Anniversaire de la bataille de Buzenval - Les membres de la Ligue des patriotes se sont réunis hier, à Saint-Cloud,et ils se sont rendus en cortège au monument de Buzenval, à l'occasion de l'anniversaire de la bataille livrée de 19 janvier 1871. De leur côteé, la municipalité de Rueil et toutes les sociétés locales de la ville se sont réunies également au monument de Buzenval. Pendant que les sociétés musicales exécutaient la Marseillaise, on attachait au monument les couronnes offertes par la Ligue des patriotes, la municipalité de Rueil, les derniers combattants; les Vétérans, etc.La Ligue des patriotes avait apporté également, cette année, une fort belle couronne à La mémoire d'Henry Regnault qui tomba au mur crénelé des bois de Saint-Cucufa, à trois cents mètres de Buzenval. M.Paul Déroulède, le premier, a pris la parole. Il a rappelé l'héroïsme des combattants du siège. Après quelques mots de M. Cuenne, maire de Rueil, M. Rudelle, député de la circonscription, a retracé les épisodes de la sanglante journée; MM. Millet et Bucquet ont prononcé ensuite deux allocutions patriotiques. Le Petit Journal – 24 janvier 1910

Les fêtes du quartier latin — Les fêtes organisées par l'Association générale des étudiants ont commencé hier. Dans l'après-midi, les étudiants parisiens s'étaient rendus à la gare du Nord pour recevoir les délégués des universités de Bruxelles, de Mons, de Gand et de Liège, qui ont été acclamés à leur arrivée. Des délégations de Suède, de Norvège, de Danemark, d'Autriche avaient été reçues dans la matinée par l'Association générale. Un punch a été offert le soir à neuf heures et demie dans la salle des fêtes de la mairie du Panthéon. Le Temps – 24 janvier 1910

Posté par Ichtos à 15:30 - A la une de la presse il y a 1 siècle - Permalien [#]