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26 janv. 10

Les actualités du 26 janvier 1910

Inondation 1910 bachots

La crue s'accentue encore

Hier soir, un grand vent s'est levé qui a balayé les nuages et desséché –enfin les trottoirs. La lune brille dans un ciel net. Il fait très froid. Peut-être le mauvais temps va-t-il cesser. Peut-être la crue s'arrêtera. Mais le mouvement de baisse n'est pas encore indiqué. Tout au contraire. Les eaux atteignaient hier 7m89 au pont Royal. Le service hygrométrique annonce qu'elles atteindront aujourd'hui 8m25. Ainsi serait bientôt gagné le chiffre de 1802 8m80. Et l'inondation actuelle n'aura pas eu d'égale, depuis un siècle.

On prévoit que la Marne montera encore à Chalifert, le Grand-Morin à Pommeuse et la Seine à Montereau. Il ne faut donc pas espérer que la baisse, si elle doit se produire dans un bref délai, survienne aujourd'hui, ni même demain. En attendant, la situation s'aggrave. Le service des chemins de fer, des téléphones et de l'électricité, subit de graves perturbations. De nouveaux quartiers sont inondés.

Sur les deux rives de la Seine, le long des quais, le long des ponts, toute la population parisienne est venue voir la crue. C'était la haie des plus grands cortèges officiels, et presque les mêmes sentiments de déférence, d'admiration, de gouaillerie. Le peuple ne va pas à la ménagerie sans invectiver les fauves immobiles. Il parlait au fleuve muet dont les eaux jaunes défilaient dans le plus terrible désordre. Au pont de l'Alma, la foule était plus nombreuse qui espérait le spectacle de la dynamite et fut déçue. Des automobiles et des voitures de maître stationnaient à l'extrémité de l'avenue Montaigne envahie par l'eau et sur laquelle les cantonniers avaient dû installer un gué fait de sacs remplis de sable. Mais la circulation était interdite, depuis deux heures de l'après-midi, sur le pont de l'Alma. Des gardes municipaux empêchaient le passage des curieux.

La foule se divisait alors en deux courants le premier suivait le cours du fleuve et allait voir les inondations d'Auteuil, tandis que le second descendait vers le Louvre et la Cité. La rive gauche était particulièrement envahie, à cause de la gare d'Orsay, de la Chambre, des infiltrations des rues de Lille et de Verneuil. Les tramways qui vont à la gare de Lyon et suivent le pont de Solférino et le boulevard Saint-Germain étaient pris d'assaut. Ils permettaient d'approcher de la Halle aux vins, de voir la ruée du fleuve contre l'île Saint-Louis et son allongement sur Bercy.

Le pont des Saints-Pères était noir de promeneurs, et dans les balcons du Pont-Neuf des groupes ne se lassaient pas de voir l'immersion progressive de l'île du Vert-Galant. De même au pont Saint-Michel, où l'entrée de la gare qui semble ensevelie sous l'eau réunissait le plus de curieux. Dans le fourmillement général, l'ileSaint-Louis restait calme. Mais au pont Sully, les bateaux-lavoirs étaient gardés par des .mariniers qui avaient grand peine à défendre les pontons contre les épaves rapides. L'estacade de l'île Saint-Louis était particulièrement menacée. On se hâtait de séparer le tablier de son pilotis, afin qu'il n'entraîne pas son échafaudage si le courant devenait irrésistible Sur l'étroite plate-bande, les pontonniers armés de gaffes guidaient la dérive des épaves. Leurs silhouettes se détachaient en ombres sur le ciel gris,

La commission municipale de contrôle des travaux, conduite par M. Brunet, son président, a visité hier les points les plus menacés de Paris. Elle a traversé Paris de bout en bout. M. Evain, conseiller d'Auteuil, attendait ses collègues à l'entrée de la rue Gros, transformée en rivière. Là, un lieutenant du génie, ayant vingt hommes sous ses ordres, surveille le fonctionnement du service des barques qui est maintenant assuré par les soldats. La crue est si violente et a fait de tels ravages en cet endroit qu'on peut monter en barque à l'entrée de la rue Gros, longer cette rue jusqu'à la rue Félicien-David et revenir toujours en barque jusqu'à l'avenue de Versailles en prenant la rue des Pâtures, également envahie. A certains endroits, il y a deux mètres de profondeur d'eau.

Dans des cours d'immeubles, plus basses, on a constaté des profondeurs de trois mètres. Depuis la veille, dix heures du soir, à huit heures du matin, la Seine a monté de 60 centimètres et la profondeur d'eau dans les rues inondées s'est accentuée de 20 centimètres. Si la hausse continue et si l'on enregistre une nouvelle hauteur de 60 centimètres, l'avenue de Versailles qui est envahie par endroits, quoique les tramways passent encore, sera complètement prise, selon l'expression du conducteur des .travaux qui s'est donné beaucoup de mal pour organiser les secours et les services de bachots et de passerelles. La foule était énorme aux environs des rues sinistrées. Elle contemplait avec un calme nuancé d'un peu d'angoisse et de beaucoup de tristesse pour ceux qui souffraient ce spectacle effrayant. Il v a encore des habitants de ces rues d'Auteuil qui n'ont pas voulu quitter leur appartement. On les ravitaille on leur amène un bachot quand ils désirent sortir. Les barques, comme partout d'ailleurs, aux endroits inondés, resteront en permanence toute la nuit à la disposition des sinistrés.

Quai de Passy, des immeubles menacés par les eaux, ont été évacués. On redoute l'effondrement de l'immeuble portant le numéro 12. L'eau envahit progressivement ce quai. Plus de 150 personnes vont être sans abri. Des braseros ont été allumés à l'intention de ces malheureux. Après avoir jeté un coup d'œil sur le viaduc d'Auteuil où l'on amène, dans les tombereaux, les ordures ménagères des arrondissements voisins que l'on jette ensuite dans le fleuve, les membres de la commission se sont dirigés, par les quais, vers le pont de l'Alma.

A Javel, l'eau gagne la rue Saint-Charles, entre la place Beaugrenelle et la rue de Javel. Il y a soixante centimètres d'eau dans la partie centrale. Des maisons sont inaccessibles. Des passages sont installés au moyen de tréteaux. La chaussée du boulevard de Grenelle, qui forme un creux à environ 200 mètres de la Seine, est inondée sur une longueur de 100 mètres. L'eau a envahi des maisons dans la rue adjacente. Plus on approche du pont de l'Alma, plus le nombre des curieux augmente.Les berges du fleuve sont noires de monde. Des automobiles s'arrêtent, d'autres repartent. C'est un va-et-vient continuel de voitures et un afflux sans cesse croissant de population. On regarde le chenal de la ligne des Invalides, la gare à l'entrée de laquelle on tente, à l'aide de pompes, d'épuiser l'eau. On regarde la Seine qui coule, large et jaune, plus forte, plus menaçante à la sortie du pont, comme si elle se dépêchait alors de courir vite, emportant dans le courant de gros morceaux de bois, et encore du bois, reprenant de la vitesse après avoir été longtemps maintenue par le pont qui, de plus en plus obstrué, retient les flots et forme barrage.

Inondation 1910 Grenelle

Et, tout à coup, les curieux qui se trouvaient sur la chaussée du pont sont refoulés. Ils obéissent doucement aux injonctions de M. Orsatti, commissaire divisionnaire. Dès lors il est trois heures de l'après-midi le pont est barré et interdit même aux piétons. M. Brunet, d'accord avec l'ingénieur du contrôle, M. Chabagny, et ses collègues, MM. Rebeillard, Rousselle, docteur Guibert, Lemarchand, Mithouard, Lambelin, Dausset, Ménard, a reconnu qu'il serait impossible de se servir du chenal de la ligne des Invalides pour créer un déversoir. La Seine est bien près d'entrer dans l'espace réservé à la ligne ferrée, et cette solution ne sauverait pas le pont de l'Alma, au cas où il deviendrait indispensable d'y ouvrir une brèche. Cette heure tragique n'est, heureusement, pas encore arrivée. Le beau pont de l'Alma n'a pas encore sauté et n'a pas cédé sous la poussée formidable des eaux. Toutefois, -la distance entre le niveau des eaux et le sommet de l'arche principale n'est plus que de 1 m. 50. Elle n'est, pour les autres arches, que de 65 centimètres.

Le quai Debilly, non loin de la rue Beethoven, est inondé. Par ailleurs, on voit l'eau poindre entre les jointures des pavés et, des infiltrations s'étant produites dans plusieurs maisons du quai, un barrage maçonné a été établi par les soins du service municipal, à la hauteur de la passerelle de la manutention. Cette passerelle est barrée ainsi que le viaduc du Métropolitain.

Nous voici dans le quartier des Champs-Elysées où M. Quentin-Bauchart a ténu à conduire ses collègues. Rue Jean-Goujon, de l'eau, faisant irruption hors des bouches d'égouts, a envahi la chaussée. La circulation est interdite. L'eau a atteint l'avenue Montaigne entre la rue Clément-Marot et la place de l'Alma. Les omnibus; ne longent plus cette partie de l'avenue: La chaussée de l'avenue Montaigne est remplie d'eau. La profondeur s'est-augmentée du fait qu'un affaissement du sol s'est produit et l'eau est montée sur les trottoirs où l'on a jeté des sacs et posé des passerelles. Rue Bayard, les sous-sols sont inondés, dont ceux de notre confrère la Croix, ce qui a amené des retards dans le tirage des éditions.

Le Cours-la-Reine n'a pas échappé a l'inondation. Des flaques d'eau se sont produites par endroits. Les trottoirs en face du numéro 30 sont envahis. Les propriétaires des immeubles font placer des planches. Les gardiens des hôtels particuliers et la domesticité s'emploient à épuiser l'eau entrée dans les sous-sols. Partout, des pompes fonctionnent. On élève aussi des murs de protection après avoir ouvert des tranchées devant les façades des maisons.

En face de la gare d'Orsay, nouvel arrêt. Les curieux se sont massés derrière les portes vitrées du péristyle.Ils regardent cette belle gare transformée en quelque gigantesque piscine d'où émergent les deux locomotives que l'on ne put sauver. D'autres courent vers la rue de, Poitiers où le spectacle est impressionnant. Des barques vont et viennent. L'eau a -monté au cours de la journée. La rue dans, toute son étendue a l'aspect d'un lac. Le spectacle est le même, ou peu s'en. faut, pour les rues de Lille, de Verneuil et de l'Université. Des infiltrations se produisent dans les maisons dont toutes les caves et les sous-sols sont inondés.

Mais partout on a des craintes, hélas justifiées, pour la solidité du sous-sol parisien, le long des quais. Sur le quai Conti, des ouvriers ébranchent les arbres afin qu'ils donnent moins de prise au vent. Des mesures prudentes interdisent aux voitures le passage devant l'Institut et la Monnaie, sans doute en raison de l'égout de la Bièvre. Les piétons ne traversent plus le pont des Arts contre lequel des bois sont venus s'appuyer. On rétablira la circulation dans la soirée, lorsque les bois auront été retirés.

Ayant fait un détour par la rue Mazarine, les automobiles municipales filent vers les 12° et 13e arrondissements. Encore un arrêt de quelques secondes à la rue des Ursins, dans la Cité, où M. Lemarchand a installé de véritables. passerelles, agencées avec soin au-dessus de l'eau et nous voici passant sur le quai de la Tournelle, longeant le quai Saint-Bernard et le Jardin des Plantes, envahi par les infiltrations. Les curieux sont toujours nombreux. Ils marchent le long des quais, s'arrêtant quelquefois et considèrent le spectacle qui leur est offert d'une Seine qui s'élargit encore, devient plus grandiose et plus sinistre.

Là-bas, sur l'estacade Henri IV, des ouvriers armés de longues perches écartent des piquets de l'estacade les bois qui viennent pour s'y jeter. Plus loin, sur la place Mazas, derrière la ligne métropolitaine, des masses s'agitent. Ce sont les curieux qui se pressent à l'angle du quai de la Rapée, à l'endroit où commence la grande mer, où l'eau a tout envahi, tout pris, tout conquis. Le service des barques fonctionne. On porte des provisions aux habitants qui n'ont pas quitté leur demeure. Les réverbères sont restés allumés. On n'a pu les éteindre. On laisse brûler le gaz. Ce soir, la lumière éclairera la scène. La rue Villiot est complètement envahie. La rue de Rambouillet commence à l'être, du fait des égouts. On a édifié un barrage de briques et de ciment au bout de la rue Traversière inondée. L'eau coule en cascade rue de Bercy, venant des cours du magasin à fourrage.Un égout a crevé au-dessus de la ligne n° 6 du Métropolitain qui suit le boulevard de Bercy. L'eau, a travers la voûte, a pénétré sur la voie. On craint même que la chaussée du boulevard de Bercy ne s'effondre. A l'usine du Métropolitain, les pompes parviennent à maintenir le niveau des eaux.

Inondation 1910 entrepots

Les deux entrepôts, le grand et le petit Bercy, ne forment plus qu'un lac. Le rez-de-chaussée du pavillon du conservateur est rempli d'eau. On se tient au premier étage. Huit pompes fonctionnent sans discontinuer, qui débitent 2,500 litres à la minute. L'eau est entrée dans l'entrepôt par infiltration, mais aussi par le haut des portes-écluses lorsque la crue eut atteint plus de 7 mètres. La crue de 1876 avait, donné à Bercy une cote de 6 m 76. La crue actuelle fournit dès maintenant une cote de 7 m.42. A la limite des entrepôts, les inondations recommencent. De ce côté, elles s'étendent, ininterrompues, jusqu'à Alfort.

On a organisé un service de bateaux qui permet de passer les voyageurs allant prendre le chemin de fer de ceinture. En quittant l'entrepôt, où tout travail a cessé, nous traversons le pont de Tolbiac. Des tombereaux s'y succèdent sans relâche. Les ordures ménagères sont apportées sur le pont. Des ouvriers les jettent immédiatement à la Seine. Sur l'autre rive. c'est le quai de la Gare, inondé à droite et à gauche du pont. Le docteur Navarre a pu faire installer un service municipal de bachots. Les barques portent un petit drapeau bleu et rouge aux couleurs de Paris. Elles sont conduites par des mariniers. Le soir, un agent a une torche à l'acétylène.Toutes les nuits, les agents et les mariniers restent à leur poste. Ceux des habitants qui n'ont pas évacué les appartements (ils sont assez nombreux) n'ont qu'à faire un signal et les barques accourent. Les habitants se sentent protégés.

Le quartier de la gare est très éprouvé. Les rues Watt, Cantagrel, Bélière, du Chevaleret sont inondées. Dans la plupart de ces rues, des barques circulent. La rue du Loiret est également envahie. Les pompiers de la rue Jeanne-d'Arc ont dû procéder au sauvetage des habitants. Des vieillards impotents qui demeuraient quai de la Gare ont été descendus non sans peine dans les barques et ont été transportés à l'hôpital Cochin. On va tenter de sauver par le talus de la ligne d'Orléans des chevaux qui, dans leur écurie, ont de l'eau jusqu'au poitrail. Telle est la situation dés quartiers de Paris. Une seule chose est rassurante il n'y a pas de victimes.

Le Figaro – 26 janvier 1910

Posté par Ichtos à 15:30 - A la une de la presse il y a 1 siècle - Permalien [#]