CPA Scans

Collection de cartes postales anciennes numérisées en haute définition. Actualités d'époque. Histoires insolites.

01 juil. 10

Les actualités du 1er juillet 1910

juin 1910 30 juin 1910   juillet 1910   2 juillet 1910 août 1910

L'exécution capitale de l'assassin Liabeuf est perturbée par des manifestations anarchistes

liabeuf

On sait quel crime Liabeuf avait à expier. Après avoir participé aux exploits d'une bande de voleurs et s'être compromis avec des malfaiteurs avérés, Liabeuf avait quitté Saint-Etienne et était venu à Paris. Ici, loin de s'amender, il avait encore fréquenté des souteneurs et des filles. Condamné a la prison pour vagabondage spécial, il avait juré une haine mortelle aux inspecteurs Vors et Maugras, dont les témoignages formels l'avaient accablé. Pour se venger, il avait confectionné des brassards et des poignets de cuir hérissés de pointes métalliques, et un soir, revêtu de cette redoutable armure, il s'était mis au sortir d'un bar de la rue Aubry-le-Boucher a la recherche des deux inspecteurs. Or, ce ne furent pas ces derniers qui tombèrent sous ses coups, mais d'autres agents, que le bandit ne connaissait même pas. On n'a pas oublié l'effroyable boucherie : le gardien de la paix Deray mortellement atteint d'une balle et de coups de tranchet; ses collègues Fournès, Février et d'autres criblés de blessures. Et la cour d'assises condamna Liabeuf à mort.

Il y a une huitaine de jours, tandis que des socialistes et des anarchistes entreprenaient en sa faveur une campagne d'agitation, appuyés, d'ailleurs, par M. Anatole France et d'autres personnalités du monde des lettres et de la politique, la commission des grâces se réunissait au ministère de la justice et examinait la question de savoir si Liabeuf méritait une mesure de clémence. Le directeur des affaires criminelles, M. Lescouvé, exposait les faits dans un long rapport et ne concluait pas en faveur du condamné. Après avoir longuement, pendant plusieurs jours, étudié le dossier et le rapport fortement motivé de M. Lescouvé, le chef de l'État décida de laisser la justice suivre son cours.

Hier soir, vers onze heures, une note officielle annonçait que l'exécution aurait lieu au petit jour. La nouvelle se répandit sur les boulevards comme une traînée de poudre. D'ailleurs, l'événement était escompté. Comme la nuit précédente, les amateurs de ce genre de spectacle, qui pullulent dans les bas quartiers parisiens, rôdaient déjà autour de la prison de la Santé ou autour du hangar de la guillotine. Mais bientôt un service d'ordre des plus importants fut organisé ici et là. Rue de la folie-Régnault, un cordon d'agents défendait l'accès de la remise lorsque M. Deibler arriva avec ses aides. Certes, il n'était pas possible d'empêcher un mouvement de curiosité aux abords de la Petite-Roquette. Mais ce qu'il importait le plus, c'était d'amener les bois de justice au lieu de l'exécution sans incidents.

Or, la Guerre sociale faisait distribuer a ce moment-là par les camelots une édition pour ameuter les partisans contre le service d'ordre. Elle leur donnait comme mot d'ordre de crier aux abords du lieu du supplice : ''Assassins !". Il fallut donc garantir le fourgon contre toute agression possible et c'est pourquoi la voiture quitta la rue de la Folie-Regnault sous la protection d'un peloton de gardes républicains à cheval et d'une brigade d'agents cyclistes.

La précaution n'était pas inutile et la preuve, c'est que, en débouchant dans la rue Broca, non loin de la Santé, cavaliers et cyclistes durent appeler du renfort pour frayer à l'équipage un chemin au milieu d'une foule hostile. Quoi qu'il en soit, à une heure du matin, M. Deibler arrivait sur le lieu de l'exécution. On sait où se dresse maintenant la guillotine, puisqu'il y a quelques mois le parricide Duchemin fut décapité sur l'emplacement choisi depuis la démolition de la Grande-Roquette : c'est a soixante mètres environ de la rue de la Santé, contre le mur même de la prison, sous les arbres touffus qui ombragent les trottoirs du boulevard Arago.

A ce moment la foule des curieux, dont il est difficile d'évaluer le nombre, tellement est vaste l'espace sur lequel ils sont éparpillés, a été refoulée a plus d'un kilomètre du champ d'exécution, non seulement sur le boulevard Arago, mais encore dans toutes les rues transversales. Et cette foule est maintenue par des barrages successifs de gardiens de la paix, de fantassins, de gardes à cheval, cependant que tout l'effectif des inspecteurs de la Sûreté s'éparpille dans les groupes, surveillant ceux où on ébauche les premières manifestations.

Au pied du mur d'enceinte de la maison d'arrêt M. Deibler et ses aides montent la machine. Les journalistes et les fonctionnaires autorisés à assister à l'exécution suivent leurs mouvements qu'éclaire à peine la lueur tremblante de deux lanternes en main. MM. Mouquin, Orsatti, Jean vont et viennent d'un barrage à l'autre. Le silence est profond. C'est à peine si on perçoit le bruit sourd des pièces de bois que l'on assujettit pour former la base de l'échafaud et le chuchotement des aides qui se transmettent a mi-voix les ordres de leur chef. Le montage de la machine est terminé ; le bourreau manoeuvre à deux reprises le déclic, pour s'assurer de son bon fonctionnement ; puis il disparaît avec ses aides. Cette fois le silence est absolu : on n'entend plus que le bruissement des feuilles agitées par la brise matinale.

Maintenant il est plus de trois heures. Les magistrats du parquet et Maître Leduc se dirigent vers la porte de la prison. Mais soudain une rumeur s'élève au loin, au delà des barrages. Elle grossit très vite. Bientôt on distingue des cris, et ce sont dos cris de "Vive Liabeuf !" On perçoit également le cri indiqué par la Guerre sociale a ses partisans: "Assassins !" C'est bientôt un vacarme effroyable. Des estafettes accourent auprès de M. Mouquin et lui parlent a l'oreille. Comme elles repartent pour donner des ordres, deux détonations éclatent : ce sont deux coups de revolver qui partent de la foule. Ils sont suivis d'une immense clameur : c'est la police et c'est la cavalerie qui chargent les manifestants. En deux minutes on a fait place nette.

Beaucoup de curieux et de manifestants ne se sont pas tirés de la bagarre sans dommage : le visage en sang, tête nue, on les voit se défiler en boitant par les petites rues où des groupes d'inspecteurs de la Sûreté les pourchassent. mais un des coups de revolver a porté: un agent de la brigade des anarchistes, que commande M. Guichard, a reçu la balle dans le cou. Deux de ses camarades le prennent sous les bras et le conduisent dans la direction du portail de la Santé. Il passe devant nous, a quatre mètres de la guillotine, et tout le monde est pris d'une émotion indicible en voyant son visage pâle qui retombe défaillant sur sa poitrine ensanglantée. La charge a produit un effet décisif. La rumeur, quitout a l'heure grondait derrière les barrages, s'est éteinte et toute l'attention se concentre de nouveau sur la guillotine, car le jour vient et l'on attend le condamné.

A l'intérieur de la prison, le procureur de la République, le juge d'instruction et Maître Leduc, défenseur de Liabeuf, se dirigent pur les couloirs vers la cellule. On ouvre la porte. Liabeuf dort profondément. Un gardien le touche à l'épaule. Il se réveille, se redresse au bord de sa couchette, et comme le procureur prononce la phrase d'usage, il dit, la voix calme : Messieurs, je vous attendais.

Il refuse qu'on l'aide a revêtir son pantalon, et s'assied à sa table après avoir échangé quelques mots avec son avocat. Alors, sans que sa main tremble, il écrit. Il écrit rapidement; son écriture est grossière, mais ferme. Il achève d'abord une lettre, commencée la veille, qu'il adresse à Maître Le duc. Puis il écrit : Pauvre maman, ma dernière heure est venue... Ce sont ses adieux a sa mère qui rempliront les quatre pages d'un petit papier à lettres.

Tout en rédigeant ses lettres, il mord une une tablette de chocolat que son avocat lui a apportée. Il demande ensuite un verre d'eau, et comme le gardien chef lui offre du rhum, il refuse : Non ! non ! merci... Pas d'alcool... Après avoir détaché du mur quelques photographies et dessins qu'il y avait fixés, il les remet à Maître Leduc auquel il sourit en le remerciant. Liabeuf prend alors une photographie de sa mère et la baise longuement. Il franchit le seuil de sa cellule. On veut le soutenir. Je vous en prie, dit-il. Je n'ai pas besoin qu'on m'aide. Et se retournant vers les magistrats, il ajout, sans hausser la voix : J'ai commis mon crime de sang-froid, je vais chercher la mort de sang-froid.

La toilette est faite derrière la porte de la prison qui s'ouvre sur la cour. Comme on entrave les jambes du condamné, il s'écrie : Oh! que cela est ennuyeux!... Je vous assure que ce n'est pas la peine. Il monte enfin dans la voiture cellulaire ; les chevaux partent au trot et trois minutes plus tard s'arrêtent devant la guillotine. Le ciel apparaît clair et teinté de rose au bas du boulevard Arago; au-dessus de l'échafaud, la lumière du jour naissant est voilée par le feuillage des arbres, et dans cette ombre à peine dissipée les assistants, le front découvert, sentent leur émotion s'accroître. Les gendarmes ont mis sabre au clair. La porte de la voiture est ouverte. Liabeuf apparaît. Par l'échancrure de la chemise, on voit sa poitrine et son cou chétifs. Une mèche de cheveux couvre sa tempe droite. Le visage est pâle ; les yeux luisent extraordinairement.

Alors Liabeuf, d'une voix très forte, très nette, qu'on entend de fort loin, crie, en martelant les syllabes, tandis que les aides l'entraînent vers l'échafaud : Ce n'est pas mon exécution qui fera de moi un souteneur !... Quand même !... C'est abominable !... Je ne suis pas un souteneur !...A ce moment, la planche ayant basculé, Liabeuf a le cou pris dans la lunette. On entend alors un cri qui peut être une exclamation de colère, de protestation, ou un râle : Ah !...Puis le choc sourd du couteau. Et c'est le silence.

Le Temps – 2 juillet 1910


EN BREF

Le ministre du commerce a Bordeaux - Bordeaux — M. Jean Dupuy, ministre du commerce a visité aujourd'hui, dans la matinée, l'école supérieure de commerce et l'école pratique de commerce et d'industrie. Au banquet qui lui a été offert ensuite par la Chambre de commerce, le ministre a, dans son discours, abordé la question de la stabilité douanière. Il a indiqué que, selon lui, il ne fallait, se poser, ni en libre-échangiste orthodoxe, ni en protectionniste absolu et que telle avait été d'ailleurs sa ligne de conduite dès son arrivée au ministère. Il a déclaré, d'autre part, qu'il insisterait pour faire retirer les mesures prises par l'Allemagne, que le commerce français considère comme injustifiées. Dans l'après-midi. M. Jean Dupuy a visité le port à bord d'un vapeur. Le soir, à sept heures, il a présidé le banquet offert par l'Union générale des syndicats girondins. Prenant la parole pour répondre à l'allocution de M. Huyard, président de l'Union, il a expliqué que, pour sa part, il n'avait point une forte inclination pour la constitution de nouveaux monopoles ; il y voit, a-t-il ajouté; une atteinte a la liberté industrielle, un obstacle au développement des initiatives privées, et une diminution du rendement des produits de l'effort. En ce qui concerne l'impôt sur le revenu, on ne veut pas qu'il puisse permettre à l'Etat de pénétrer dans les affaires privées de chacun; on admet le contrôle et des sanctions contre la fraude, mais on repousse une inquisition contraire à nos habitudes et à nos traditions. Le discours du ministre a été fréquemment interrompu par des applaudissements. Le Figaro – 1er juillet 1910

Jeanne d'Arc

Jeanne d'Arc au thêatre de la passion de Nancy — Le Théâtre de la Passion de Nancy, reprend cette année jusqu'au mois d'octobre le beau Mystère de Jeanne d'Arc. Elevé en 1904 pour la représentation du grand drame émouvant de la Passion, il attira, il y a cinq ans, à Nancy plus de 100.000 spectateurs. Le cadre de ce théâtre est immense ; il ne le cède comme grandeur à aucun théâtre du monde et n'est comparable à Paris qu'au théâtre du Châtelet. Sur cette belle scène, 400 acteurs ou figurants évoluent admirablement costumés et se présentent aux spectateurs, soutenus et guidés dans leurs mouvements par un orchestre dont les éléments sont choisis parmi les meilleurs artistes du Conservatoire de Nancy. Rien n'a été négligé pour faire de ce théâtre un des plus parfaits et des mieux outillés. Les décors ont été peints par les meilleurs décorateurs de Paris. Douze machinistes en règlent la disposition et, grâce à l'ingénieux agencement du proscenium et du théâtre, jamais la scène ne reste vide. Chœurs et scènes parlées se succèdent sans interruption devant un auditoire immense qui reste extasié en présence des effets merveilleux, de la mise en scène et de la puissance des dialogues. Cette année, c'est le grand mystère de Jeanne d'Arc qui est remis en scène. Chacun des 5 actes de la pièce est précédé d'un Prologue ou tableau vivant. Ce Prologue représente les femmes héroïques qui ont contribué à la grandeur de la France : sainte Geneviève priant an milieu de son troupeau ; Clotilde et La victoire de Clovis ; Jeanne Hachette sur les remparts de Beauvais ; Blanche de Castille faisant l'éducation de saint Louis. Chacun, de ces tableaux est accompagné d'un chœur qui en souligne et en explique la beauté. Puis viennent les scènes incomparables qui se déroulent successivement au milieu de la trame de la pièce, allant de la mission de Jeanne reçue à Domrémy, au bûcher de Rouen. Plusieurs de ces scènes groupent plus de 400 acteurs. C'est donc féerie de voir successivement la Marche des fugitifs, les Apparition des saintes, la reconnaissance du Roi à Chinon. la prison des Tourelles, l'Entrée triomphale à Orléans, le Sacre du Roi à Reims, le bûcher de Rouen, l'Apothéose. C'est féerie pour les yeux et en même temps, c'est réconfort pour le cœur, car c'est un souffle généreux de patriotisme qui passe sur cette foule et qui, grâce à l'intelligence et à la conviction des acteurs, soulève toutes les âmes. Le Petit Journal – 1er juillet 1910


Posté par Ichtos à 15:30 - A la une de la presse il y a 1 siècle - Commentaires [0] - Permalien [#]


Commentaires

Poster un commentaire