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12 janv. 11

Les actualités du 12 janvier 1911

Favier à expié son crime ce matin à Lille

Lille palais de Justice et prisons

Il fut un temps, qui n'est pas très lointain, où, devant tout un peuple assemblé sur la place laplus vaste de la ville, le condamné était conduit au supplice lentement, presque cérémonieusement; les yeux pouvaient lire dans les siens, éprouver le sentiment d'épouvante qu'ils reflétaient. C'était une vision inutile, immorale et malsaine. Depuis longtemps, il n'en est plus ainsi. La guillotine se dresse toujours, mais on la cache, on la dissimule dans les coins, à l'ombre des murs, comme si on était honteux de la besogne qu'elle fait. Devant la prison, pavillon agrémenté de motifs en briques rouges formant angle avec la façade du Palais de justice, est un cercle noir, que protège un double rang de baïonnettes. Au milieu, des hommes se silhouettent dans les rayons de lumière jaunâtre que jettent des falots: c'est là que s'accomplira la lugubre besogne.

Comme elles sont longues ces minutes dernières qui s'égrènent aux horloges des geôles. Cette mise en scène de gens armés, de personnages graves, aux visages composés, qui soulignent leurs paroles basses de gestes nerveux, de peuple avide de voir, dont le grondement de colère emplit la ville d'un grand frisson, ajoute à l'appréhension de l'attente. Quelque endurci soit-on, on est pris, malgré tout, de compassion dédaigneuse pour l'être misérable que ses semblables ont rejeté de leur sein, et qui, déjà, appartient au bourreau. Et, d'ailleurs, quand la grande ombre du néant est déjà sur ses yeux, si près de l'expiation qu'il a déjà expié son crime, ne lui est-il pas pardonné ?

Maître Dubron, qui, à son talent justement apprécié d'avocat, joint de rares qualités de cœur, disait dans sa plaidoirie devant la cour d'assises: Favier est un être étrange, profondément troublant, inquiétant même. Il semble qu'il y ait en lui une sorte de dédoublement de la personnalité. C'est un homme qui est le témoin d un autre, qui en écoute la voix, qui regarde faire ses gestes, qui obéit à l'impulsion et à la volonté qu'il lui suggère.

L'attitude de Favier, à la minute affolante du réveil, cette sorte d'inconscience qui semblait être en lui, cette acceptation tacite de la mort brusquement entrevue et acceptée avec indifférence, semblerait donner raison à la thèse soutenue par Me Dubron. Pas un geste de révolte, pas une parole de regret, pas un mot d'amertume, pas une plainte, pas une larme, rien. Pendant une heure, cet homme a créé autour de lui une atmosphère de gêne et de malaise indéfinissable. Il a été déconcertant de simplicité, de douceur et de résignation.

Depuis deux jours cependant, une inquiétude était en lui. Après une nuit agitée, vers trois heures du matin, il s'était assoupi. Il était six heures vingt quand pénétrait dans sa cellule M. Chouzy, procureur de la République. Les yeux mi-clos, les mains jointes derrière la tête, Favier était étendu sur sa couchette. Le procureur de la République l'ayant légèrement touché a l'épaule, prononça la

phrase rituelle et attendit. Comme Favier le regardait et ne répondait pas, il demanda: Avez-vous entendu ? M'avez-vous compris ? Et, de même qu'un écho, le condamné répéta: Je vous ai entendu, je vous ai compris. Résolument, Favier se leva, se vêtit, puis, s'adressant au gardien Legentil, qui l'avait veillé, il dit sur un ton où perçait une pointe de raillerie grondeuse : J'avais le pressentiment de ce qui arrive, mais vous, vous saviez que c'était pour aujourd'hui et vous me l'avez caché. Il s'avança vers Me Dubron, lui prit les mains, le remercia en des paroles affectueuses et sincères, lui remit un paquet de lettres, où tout l'amour qu'il avait eu autrefois pour sa femme était exprimé. Il lui confia également quelques objets destinés à sa famille. Il exprima sa gratitude à M. Soland, le secrétaire de Me Dubron, qui maintes fois l'avait assisté, et dit à M. Delalé, juge d'instruction, combien il lui était reconnaissant de l'esprit d'humanité dont il avait toujours fait montre à son égard. Tout cela fut fait naturellement, sans effort apparent, sans tremblement, sans contrainte.

Dans le coin le plus sombre de la cellule, l'aumônier l'attendait. Il s'agenouilla à ses pieds et, pendant quelques minutes, les voix du prêtre et du condamné se mêlèrent dans le silence glacial des couloirs déserts. l'aumônier l'attendait. Il s'agenouilla à ses pieds et, pendant quelques minutes, les voix du prêtre et du condamné se mêlèrent dans le silence glacial des couloirs déserts. La messe entendue au parloir des familles et prolongée le plus longtemps possible, Favier ne fut pas conduit tout de suite à la salle du greffe où l'attendaient M. Deibler et ses aides. L'aube tardait à naître. Entre son avocat et l'aumônier, écoutant les exhortations de l'un, les paroles de consolation et d'espoir de l'autre, il attendit, et cette attente, véritable agonie morale, dura vingt minutes. Me Dubron sentait de grosses gouttes de sueur perler à son front, l'aumônier balbutiait, sentait sa force l'abandonner.

Enfin le jour vint, clair, bleuté d'une belle matinée d'hiver. Alors, comme ai l'on avait hâte de rattraper le temps perdu, on précipita les étapes de la pénible cérémonie. Dans l'encadrement de la porte de la prison ouverte, Favier apparut la tête haute, trop haute, presque défiante, sur le torse mis à nu. Posément, il promena ses regards sur la foule et se dirigea de lui-même à peine soutenu vers la guillotine. Vit-on dans cette attitude une provocation ? On applaudit, on applaudit longuement bruyamment, et des maisons ayant vue sur la place une clameur assourdissante salua la chute du couperet. Un jet de sang jaillit jusqu'au trottoir. Favier avait expié son crime, l'avait expié en présence du père et du frère de sa victime; qui avaient sollicité et obtenu l'autorisation de le voir mourir.

Quelques instants plus tara, le fourgon de Deibler, encadré par des gendarmes à cheval, emportait vers le cimetière les restes du supplicié. Le corps de Favier ne sera pas autopsié et la famille s'est refusée à abandonner la tête au professeur Debierre, qui voulait étudier le cerveau. Dans quelque temps, le cadavre sera exhumé, mis dans un cercueil plus convenable que les quatre planches de sapin où il a été placé, et porté dans une concession qui sera achetée prochainement par Me Dubron dans un autre coin de terre. Là seulement l'oubli et le silence se feront sur le nom de l'assassin du garçon de recette Cornil Thain

Le Petit Parisien – 12 janvier 1911


EN BREF

Un drame au village - Dans la soirée de lundi, M. Maurice Asse, âgé de quarante-quatre ans, charron à Lieurey, arrondissement de Pont-Audemer, reçut d'un de ses ouvriers nommé Victor Conard, vingt-sept ans, une demande de règlement de comptes. Comme Conard était pris de Boisson, M. Asse refusa d'accéder à cette requête en lui disant de revenir le lendemain. Furieux de ce refus, Conard monta dans sa chambre, prit son fusil revint chez M. Asse, et à bout portant, lui broya le crâne. Après quoi il prit la fuite. L'enquête semble démontrer que ce crime aurait été commis à l'instigation d'une femme dont Conard était l'amant et qui voulait se débarrasser de M. Asse. Le signalement de l'assassin a été donné à toutes les brigades de gendarmerie des environs. Le Temps – 12 janvier 1911

Un cadavre dans la cave - Un incident macabre fait en ce moment beaucoup de bruit dans le quartier Gaillon. Dimanche dernier, une dame Pauline Scholtz, femme de ménage, âgée de cinquante ans, à qui le propriétaire avait donné congé, il y a quelques jours, se suicidait, mais la pauvre femme, voulant d'abord se venger de sa concierge, tenta, auparavant de mettre le feu à la loge. Ceci fait, elle remontra chez elle, grimpa sur la barre d'appui de sa fenêtre et se tira trois balles de revolver dans la tête. Son corps tournoya dans le vide et vint s'écraser sur le pavé de la cour. Jusque-là, ce n'était qu'un fait-drivers assez banal, mais où l'affaire devient particulièrement bizarre, c'est qu'au lieu de remonter le cadavre dans la chambre de la défunte, sous prétexte que l'escalier était trop étroit, on le descendit dans la cave, on l'étendit sur une échelle et on le laissa dans un coin du sous-sol. Hier soir, seulement quatre croque-morts vinrent procéder à la mise en bière, grâce, il faut le dire aux démarches répétées de plusieurs locataires de la maison, très contrariés de ce voisinage macabre. Mais le cercueil resta dans la cave une nuit de plus. Le corps a été enlevé sans bruit ce matin à neuf, heures et transporté au cimetière de Pantin où a eu lieu l'inhumation. La Presse – 12 janvier 1911

Posté par Ichtos à 15:30 - A la une de la presse il y a 1 siècle - Commentaires [0] - Permalien [#]


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