Les actualités du 17 avril 1909
Le nouveau spectacle du grand guignol
Le théâtre du Grand-Guignol nous a régalés, hier, d'un spectacle excellent, varié comme à l'ordinaire, et aussi joyeux dans la drôlerie que terrible dans l'épouvante. La Grande Mort, deux actes de MM. Le normand et d'Aguzan, évoque d'une manière saisissante ces drames coloniaux, où le soleil meurtrier fait rétrograder les civilisés à la barbarie primitive.
Elle nous transporte dans l'Inde, sous un ciel de feu. Les Anglais ont établi un camp pour La construction d'un chemin de fer : le choléra y sévit, la peste vient d'y faire son apparition. Un jeune ingénieur, déprimé, démoralisé par le climat, affolé par la crainte du fléau, s'abandonne à l'égoïsme sauvage et à la férocité que lui inspire la peur.
Nous assistons aux affres lamentables de ce poltron; nous le voyons assassiner son camarade, qu'il croit contaminé puis, étouffant, râlant, étreint d'une angoisse de plus en plus forte, traîner misérablement sa lâcheté, jusqu'au moment où un officier découvre son crime; jette aux trousses du coupable, pour venger son ami mort, un malade furieux et fait abattre à coups de fusil les deux pestiférés.
Ce drame, admirablement mis en scène, s'enveloppe d'une atmosphère d'effroi tout a fait suggestive; M. Brizard traduit avec beaucoup, de réalisme et de force les terreurs de l'ingénieur. L'effet produit est véritablement tragique.
La seconde pièce terrible, le Délégué de la troisième section de M. Garin est un épisode: du terrorisme russe. Les révolutionnaires exécutent un traître, ce qui occasionne une scène de torture physique Puis, convaincus de la présence parmi eux d'un autre traître ils accusent, un camarade. Mais ce n'est pas lui, c'est sa femme qui est coupable ; elle a trahi par amour, peur sauver la vie de son mari. Celui-ci lui fait expier sa faute en se tuant. Drame sombre, dont la violence brutale semble émousser quelque peu l'horreur, mais, qui n'en a pas moins remporté un succès très honorable. (...)
La Presse – 17 avril 1909
EN BREF
Un incident lors de la première de Lauzun - Hier au soir, la fin de la
brillante première représentation de Lauzun à la Porte Saint-Martin a été
marquée par un incident des plus bizarres et des plus inattendus. Au moment où
Louis XIV venait d'accorder sa toute puissante approbation au mariage secret de
Lauzun et de Mademoiselle, un figurant, long et efflanqué se détacha du groupe
des courtisans qui venaient de faire leur entrée, s'avança jusqu'au premier plan
jeta son chapeau en l'air, en murmurant assez bas et en un mauvais français
:"Moi aussi, je suis le roi, je me f... du roi." M Tarride, Mlle Gilda Darthy et
M. Laroche fort adroitement, se dépêchèrent — sans plus prendre garde a cette
intervention — de dire les quelques répliques finales et le rideau tomba sur de
vifs applaudissements. Renseignements pris, le figurant qui avait fait preuve
d'une si singulière initiative est un nihiliste slave désireux de manifester en
public ses opinions. II est fort probable que la direction de la Porte -
Saint-Martin ne lui permettra pas d'essayer à nouveau ce moyen de propagande
jusqu'alors inédit. Le Figaro – 17 avril 1909

