Les actualités du 1er septembre 1910
La grande quinzaine de la baie de Seine
Jamais peut-être nous n'avions autant saisi qu'hier les progrès réalisés en aviation depuis que Blériot traversa la Manche, c'est-à-dire depuis le 25 juillet 1909. Sans doute, nous avons vu, ces derniers mois, des performances aussi remarquables, aussi périlleuses que celles auxquelles il nous est donné d'assister en ce moment. Il n'empêche que le meeting de la Baie de la Seine nous offre un enseignement nouveau, nous permet de tirer des conclusions nouvelles, nous éclaire la route davantage qu'elle ne l'était.
Jusqu'à ce jour, à quelques exceptions près — traversée de la Manche par de Lesseps, par Rolls, par Moisant ; croisière Nice-Antibes ; vols de Rougier à Monaco ; traversée du Sund par Svendsen et Cederstrœm ; promenades maritimes de Molon, de Graham White et de Lorraine — nos aviateurs ne s'étaient guère aventurés au-dessus des flots et les hypothèses qu'on émettait à propos de semblables expériences manquaient de base et d'exemples.
Or, depuis hier, nous sommes fixés sur deux points importants. D'abord, il est possible de voler en mer, d'y voler longtemps et d'y voler vite. Six hommes ont fait hier, devant nos yeux, la double traversée de l'estuaire entre le Havre et Trouville, et, à eux six, ils ont couvert 224 kilomètres au-dessus des lames. L'un d'eux, Latham, a même réussi, dans cette même journée, trois voyage successifs aller et retour de 28 kilomètres chacun.
Ensuite, et cette remarque est grosse d'importance, alors que nos aviateurs étaient secoués terriblement par de traîtres remous et des rafales subites au départ, quand ils se trouvaient encore au-dessus de la terre, et à l'arrivée, lorsqu'ils l'atteignaient, ils marchaient, au contraire, avec une merveilleuse aisance dès qu'ils étaient en mer. D'où venait cette différence d'allure ? De ceci : ce même vent, qui soufflait très irrégulièrement aussitôt qu'il parvenait à la côte, était absolument régulier au-dessus de la baie. L'aviation maritime, la chose est donc prouvée désormais, est non seulement possible, mais encore plus facile que l'aviation sur piste ou bien en pleine campagne.
La traversée de l'estuaire commence officiellement à 4 heures aujourd'hui. Demain ce sera 5 heures. La marée le veut ainsi. Alors seulement elle permettra aux remorqueurs et torpilleurs de se porter au secours des pilotes qu'une panne malencontreuse aurait jetés à la mer. Mais nos conquérants ne sont pas hommes à s'attarder sur les catastrophes possibles. Ils agissent. Et pour le reste, à Dieu va ! De sorte qu'hier Latham vola dès 3 heures, et qu'aujourd'hui nous assistâmes au départ de Morane et de Leblanc dans la matinée.
Quel besoin Morane et Leblanc avaient-ils de partir sitôt ? Voici : Durant les quelques minutes qu'ils passèrent sur l'aérodrome de Saint-Arnoult, hier soir, avant leur retour ici, des amis les prièrent à déjeuner pour ce matin à Trouville. Les deux champions du Blériot n'envisagèrent pas une seconde la perspective de manquer un rendez-vous qui marquait tant de confiance en eux. A 11 heures 1/2, ce matin, ils arrivaient sur l'aérodrome du Hoc, faisaient sortir leurs appareils, les visitaient minutieusement et s'envolaient presque de concert, Morane à midi 3', Leblanc à midi 4'. Nous les suivîmes longtemps des yeux, après les avoir applaudis à leur passage au-dessus de la jetée.
Une demi-heure plus tard, nous apprenions qu'ils avaient accompli le plus heureux des voyages et qu'ils avaient été reçus à midi 20' sur l'aérodrome de Trouville par leurs amis. Non seulement ils avaient tenu parole, mais ils étaient arrivés à l'heure. Et qu'avaient-ils mis pour se rendre du Havre à Trouville ? Quinze minutes, alors qu'en bateau il leur aurait fallu une grande heure, en auto trois heures environ — il y a 100 kilomètres — et en chemin de fer ...six heures. Qu'on vienne nous dire après cela que l'aéroplane n'est pas d'ores et déjà un instrument commode pour le tourisme. Cependant, notons-le, car ce détail est remarquable, les conditions atmosphériques n'étaient guère favorables au projet des deux aviateurs. Quand ils résolurent de partir, le vent soufflait du nord-ouest par rafales et la mer était houleuse. Au reste, nous rappellerons à ce sujet que, voici trois jours, il y eut de beaux vols sur l'aérodrome du Hoc par un temps qui ne permit pas au bateau de Trouville de quitter le Havre. A mesure que l'aviation progresse, le vent devient donc pour elle un obstacle de moins en moins sérieux et l'on ne peut encore prévoir actuellement les conséquences à venir de cette vérité expérimentale.
Quatre heures. Le canon tonne l'heure officielle. Aussitôt, de Petrowsky s'élève, en compagnie d'une dame qu'il a prise à son bord, et fait un tour de piste. Mais voici que Latham et Thomas apparaissent sur la piste. Ils s'installent sur leur siège et partent presque en même temps. Latham le premier, à 4 heures 2, Thomas ensuite, quelques secondes plus tard. Ils filent à tire d'ailes vers Trouville. Un Blériot surgit à l'horizon, venant à la rencontre de nos deux voyageurs. C'est l'appareil de Morane. Le vaillant pilote a quitté Deauville à 4 heures 4 et il arrive vertigineusement. Bientôt, il parvient à la hauteur des deux Antoinette et comme ils vont se croiser, les trois hommes échangent de la main un signe amical. Et tandis que Latham et Thomas atteignent la côte qui s'estompe là-bas, Morane vient atterrir sur; l'aérodrome du Hoc en un vol plané magnifique. II. a couvert les 14 kilomètres du retour en 10' 59" 2/5.
On l'applaudit encore que Leblanc, qui est parti de Trouville à 4 heures 6' 4/5, passe au-dessus de la foule qui se presse sur les jetées et se pose tranquillement sur le sol, non loin de son camarade. Il a mis, pour nous revenir, 11' 58" 2/5. Sur ces entrefaites, un coup de téléphone nous apprend que Latham et Thomas sont heureusement parvenus au terme de leur promenade, le premier en 13' 24", le second en 13' 51". Mais ces diables d'hommes ne nous laissent plus de répit. Un quart d'heure après leur atterrissage au Havre, Morane et Leblanc repartent pour Trouville. Morane prend la tête, Leblanc se lance aussitôt à sa poursuite. Puis, c'est Aubrun.
Et comme Latham et Thomas ne se sont pas attardés sur l'aérodrome de Saint-Arnoult, nous les apercevons tout à coup qui reviennent à belle vitesse. Les voilà qui approchent, ils sont au-dessus de nos têtes, ils piquent vers la ligne des hangars et descendent. Latham a réussi le retour en 11' 54" 3/5, Thomas en 13' 50" 4/5. On annonce de Trouville que Leblanc, Morane et Aubrun sont arrivés dans d'excellentes conditions. Leblanc a traversé la Baie en 12' 56", Aubrun en 11' 56" 2/5, Morane en 12' 26". A 5 h. 15, Martinet fait une tentative, mais son appareil n'est pas au point. Il renonce, pour quelques minutes seulement, car à 5 h. 45 il repart. Cette fois tout va bien et le voici qui file dans la direction de Trouville.
Mais déjà à 5 h. 25, Mamet s'est envolé. Par. malheur, il fait, derrière la tribune des chronométreurs, un crochet défendu. Résultat: une amende de 20 francs. Dès lors, c'est une succession ininterrompue de départs. La Baie semble une gigantesque volière où s'ébattraient de gigantesques oiseaux. Prennent le départ tour à tour : Chassagne, Simon, de Petrowsky, Hanriot, puis Latham qui en est à son second voyage, et Martin, et Busson.
De Trouville, les temps nous sont communiqués à mesure que les concurrents y parviennent. Martinet a parcouru l'Estuaire en 17' 6" 1/5, Hanriot en 15' 32", Latham en 14' 54", Chassagne en 14' 13" 3/5, Martin en 31' 19" 3/5; Busson en 18' 53" 3/5, Simon en 14' 24". Des hourras formidables nous tirent de nos chiffres. C'est Latham qui revient et ses concitoyens l'ovationnent. Il les remercie à sa maniere... en prenant une troisième fois son essor vers Trouville. Il s'y rend en 15' 6" 8/5 et couvre le trajet du retour pour la troisième fois en 13' 9" 1/5. En route, il croise Mamet qui gagne Trouville en 11' 40".Aujourd'hui comme hier, c'est à Latham qu'appartient l'honneur d'avoir parcouru la plus longue distance au-dessus de l'Estuaire. Quant à la plus grande vitesse, elle a été obtenue par Morane.
Le Gaulois – 1er septembre 1910
EN BREF
La comédienne Andrée Megard victime d'un accident d'automobile - Une des artistes les plus aimées de Paris vient d'être la victime, en Bretagne d'un grave accident d'automobile. Hier à Roubaix, où l'avait appelé le Hasard des tournées, M. Gémier recevait une laconique dépêche : "Mégard mal." Le directeur du théâtre Antoine, qui a épousé, on le sait, il y a plusieurs années Mlle Andrée Mégard, imagina tout de suite ce. qui avait dû se produire. La charmante actrice à la passion de l'automobil. Elle mène elle-même, et très vite. Hier elle passait à Lanvallay, dons les Côtes-du-Nord. Eut-elle peur? Fit-elle un écart trop brusque ? On ne sait encore. Mais sa voilure se brisa. Mme Mégard fit une chute terrible! On la releva blessée aux reins; Son chauffeur eût le bras cassé, la clavicule aussi. La blessure de Mme Mégard est sérieuse. Les télégrammes sommaires qu'on a reçus jusqu'ici font cependant espérer qu'il n'y aura pas de complication, qu'on peut écarter toute inquiétude trop ; grave, et qu'on reverra avant longtemps sur la scène la fière et belle actrice dont, les succès étaient chaque année plus grands. Mme Mégard est devenue en effet une de nos actrices les plus émouvantes. Elle avait débuté dans la comédie au Palais-Royal. Puis la Renaissance, le Gymnase, le Vaudeville, le théâtre Antoine ont servi de cadre à un talent qui a pris sans cesse plus d'autorité et d'ampleur. Aujourd'hui, Mme Mégard est arrivée à la pleine maîtrise du jeu, et elle n'a rien perdu de sa beauté. Souhaitons que cet accident soit simplement pour elle une occasion d'éprouver une fois de plus la sympathie de Paris. Le Matin – 1er Septembre 1910
Accident mortel au tournoi d'épée de Rouen - Rouen, 31 août — Ce matin, a Dieppe, se continuaient les épreuves du tournoi d'épée. Un assaut avait lieu entre MM. Aubry et de Romilly, dans la salle des Carabiniers. Soudain, un bouton de l'épée de M. de Romilly se défit et la pointe de l'épée vint atteindre M. Aubry, lui traversa le biceps gauche et pénétra dans la poitrine. Immédiatement le maître d'armes Damotte et les assistants se précipitèrent au secours du blessé. Celui-ci avait le poumon perforé. On le conduisit à l'hospice où le docteur de Parrel lui prodigua ses soins Quelque temps après, sur sa demande, M. Aubry était transporté à son hôtel, mais presque immédiatement après son arrivée, il rendait le dernier soupir dans les bras de sa femme éplorée. Il n'est pas besoin de dire que l'auteur involontaire de ce lamentable accident, ainsi que les assistants, sont consternés. Le Matin – 1er Septembre 1910
