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11 févr. 09

Les actualités du 11 février 1909

La double exécution d'Albi

090210simorreComme à Béthune, comme à Carpentras, l'annonce d'une exécution imminente à Albi avait mis en émoi la ville et les environs. Il faut dire qu'il y avait seize ans que les "bois de justice", pour employer la dénomination officielle, n'y avaient été dressés. La dernière fois c'était le 3 octobre 1893, un nommé Veyriès avait été guillotiné pour avoir assassiné son père avec d'épouvantables raffinements de cruauté.

Les deux bandits qui devaient hier payer leur dette à la justice n'étaient, guère moins odieux. On a raconté leur crime. Emprisonnés, l'un pour un odieux attentat sur une fillette, l'autre pour pillage d'un château, ils avaient assassiné un gardien et tenté d'en tuer un autre. La Cour d'assises du Tarn les avait condamnés tous deux à la peine capitale, le 28 octobre dernier. Leur attitude en entendant le verdict du jury avait été de nature à leur attirer peu d'indulgence : La peine de mort, c'est une bonne blague ! s'était écrié Besse en éclatant de rire. Je réclame l'application de la peine dans toute sa rigueur, et je vous remercie! avait dit ironiquement Simorre, M Fallières est là pour un coup.

Aussi étaient-ils pleinement rassurés, attendant à leur prochain départ pour "la Nouvelle", où ils rêvaient une existence tranquille et douce. Ces rêves, le vote de la Chambre et la décision présidentielle qui en est la conséquence les ont interrompus.

A Albi, où l'arrivée de M. Deibler était connue, une grande effervescence régnait. De tous les pays, environnants, Castres, Gaillac, Lavaur, Carmaux, Orthez, Castelnau et même de Carcassonne et de Toulouse, les trains avaient amené des curieux. On avait cru d'abord que l'exécution aurait lieu à l'endroit habituel, sur une grande place, éloignée du centre de la ville. Mais, fidèle a son nouveau système, M. Deibler avait choisi la place des Cordeliers, dite aussi place La Pérouse, sur laquelle donne la porte de la prison, et les autorités s'étaient rangées à son avis. D'où mécontentement des cabaretiers, dont les établissements sont sur la place dépossédée, et qui voyaient leur échapper une aubaine certaine. Mécontentement aussi de beaucoup de gens qui comprenaient qu'ils ne verraient rien ou peu de chose avec la nouvelle disposition. Les verriers d'Albi organisèrent une manifestation hostile et, suivis d'une troupe de jeunes gens, ils se rendirent devant l'hôtel du Nord, où était descendu l'exécuteur, puis devant le Palais de justice et la mairie, en criant : «À bas Clemenceau! à bas le bourreau ! » et en chantant sur l'air de : "Meunier, tu dors": Poussons, poussons Castillard à la baïonnette, Poussons, poussons Castillard au canon".

090210viganDans les cafés restés ouverts, sur le Vigan, le grand boulevard d'Albi, les nombreux curieux stationnent. On attend le moment de se rendre devant la prison, où déjà se tiennent plusieurs centaines de personnes. A quatre heures du matin, la place La Pérouse est remplie de monde.

Arrivent les gendarmes, les dragons et l'infanterie qui la font évacuer. Le colonel Barès qui commande établit de forts barrages. On ne laisse passer que les personnes munies de laissez-passer spéciaux. Sur les toits des maisons voisines et aux fenêtres, des hommes et des femmes regardent avec une avide curiosité M. Deibler qui vient d'arriver et qui monte la guillotine, à deux mètres à droite de la porte centrale de la prison.

A cinq heures, MM. Merle, procureur de la République; Jordamy, substitut; Giraud, préfet du Tarn ; Carré, son chef de cabinet ; les greffiers, et Maîtres Hucher et Alibert, avocats des condamnés, ar-rivent en quatre landaus. Quelques coups de sifflet accueillent leur passage. Ils entrent dans la prison et, à cinq heures et quart, on pénètre dans la cellule de Besse. Il dort profondément.

Brusquement réveillé, il se dresse effaré sur son lit. M. Merle lui dit : Ayez du courage! J'en aurai, répond le condamné. Puis il allume sa cigarette à la lampe que tient le gardien-chef. Regardez-moi, dit-il. Il va avoir une belle tête à couper, Deibler !...On lui retire les fers qu'il porte aux pieds et on rhabille. Après quoi, on lui replace les fers.

Pendant ce temps, on est allé réveiller Simorre. En recevant la fatale nouvelle, celui-ci demande à son avocat, Maître Alibert : Et l'autre, est-ce qu'il y passe aussi ? Maître Alibert lui répond affirmativement, ce qui paraît lui causer une cer taine satisfaction, et il rejoint Besse à la chapelle, où M. l'abbé Roux, vicaire de l'archevêché, célèbre la messe. L'office terminé, on se dispose à les conduire au greffe. Mais M. Anatole Deibler, scrupuleux observateur de la légalité, fait observer que le jour n'est pas encore levé. Il faut donc attendre, et les deux condamnés sont laissés avec les aumôniers, l'abbé Roux et l'abbé Coquille. L'entretien dure près d'une demi-heure.

A six heures et demie l'aube point. Après avoir pris du café et bu un verre de rhum, Besse et Simorre sont livrés à l'exécuteur. Pendant la funèbre toilette, Besse, qui fume une cigarette, dit à M. Deibler qui echancre le col de sa chemise : Vous êtes un maître tailleur! Simorre, qui a entendu ce propos, le répète. On se met en marche à travers les couloirs sombres... les couloirs précisément où, quelques mois auparavant, les deux assassins ont commis le crime qu'ils vont expier. La porte de la prison s'ouvre... Il est exactement six heures quarante-cinq.

090210esseAu dehors la foule attend silencieuse. Les magistrats sortent les premiers. Puis apparaît l'abbé Houx qui précède Simorre, le visage du condamné est pâle, ses yeux clignotent... Il embrasse l'aumônier et, avec une foudroyante rapidité, les aides, qui le tenaient par les deux bras, lui font faire un demi-tour et le plaquent sur la bascule... Cinq secondes à peine et la tête est déjà dans le panier.

Quatre minutes s'écoulent, le temps de remonter le couperet. On amène Besse. Celui-là, il faut le soutenir, car ses jambes flageolent et ses pieds touchent à peine le sol. La figure d'une blancheur de cire, le torse rejeté en arrière, les yeux écarquillés, la bouche tordue en un rictus convulsif, il est la personnification la plus complète de l'épouvante. L'abbé Coquille l'embrasse. Il semble ne pas s'en apercevoir. On le jette plutôt qu'on ne le pousse sur la planche...

Aucun cri ne part de la foule qui semble très impressionnée, elle aussi. Besse était âgé de trente-trois ans et Simorre de vingt-six.. Après l'exécution, les deux corps ont été transportés à l'hôpital,où une dizaine de médecins et une vingtaine d'étudiants les attendaient. Mais le corps de Besse ayant été réclamé par sa famille, celui de Simorre a été seul soumis aux recherches physiologiques.

Le Figaro – 11 février 1909

Photos reproduites avec l'autorisation de Bois de justice.com

Le bourreau d'Alger a tranché trois têtes

Posté par Ichtos à 15:30 - A la une de la presse il y a 1 siècle - Commentaires [0] - Permalien [#]


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