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26 juil. 09

Les actualités du 26 juillet 1909

Bleriot 8Blériot traverse la manche en aéroplane

Blériot a franchi le détroit. Parti ce matin de Calais, à 4 h. 30, il a atterri sur la côte anglaise dans une plaine appelée North Foreland Field, à un kilomètre de Douvres, à 5 h. 45. A l'heure même où le Journal officiel enregistrait sa nomination au grade de chevalier de la Légion d'honneur, le champion et le père du monoplan ajoutait à notre histoire une page glorieuse dont le souvenir ne périra pas.

C'est du sol de France, que s'éleva, monté par deux Français, les frères Montgolfier le premier conquérant du ciel. C'est du rivage de France qu'est parti, pour descendre, au-delà de la mer, à un endroit déterminé d'avance, le premier engin plus lourd que l'air et vainqueur du vent et des flots. En cette journée historique, qui vient de se dérouler à Calais et à Douvres, nous avons eu cette joie extrême, qui a fait vibrer en nous les fibres profondes de l'orgueil national, de voir deux grands peuples confondus dans une admiration égale, dans un même sentiment de fierté légitime, devant la victoire nouvelle remportée sur les éléments par le génie de l'homme et par l'indomptable énergie de la volonté française.

Il y a quatre jours, Louis Blériot arrivait ici, choisissait son point de départ. Malgré une blessure encore toute vive, souvenir cuisant de ses récents exploits de Douai, le futur conquérant de la mer s'asseyait à bord de son appareil, et celui qui pouvait à grand'peine marcher, s'essayait à s'envoler par delà les flots.

La tempête avait fait rage, hier, sur la Manche. Le soleil s'était couché, menaçant, dans une auréole de sang et de feu, présage de nouveaux orages. Mais, calme et assuré devant le formidable inconnu du ciel et de la mer, Blériot nous avait dit : "Ce sera pour demain." Et nous étions là, ce matin, cette nuit plutôt, levés bien avant l'aurore, confiant dans la parole de cet homme, dont le sang-froid et l'audace héroïque évoquaient eh nous le souvenir des vers du poète antique : "llli robur et aes triplex circa pectus erat...". Le premier nautonnier qui affronta sur une frêle barque le courroux des flots, n'avait pas un cœur plus assuré, doublé d'un airain mieux trempé que ce moderne "conquistador", qui s'en allait simplement, froidement, affronter la lutte titanesque contre les démons de l'air ligués avec les monstres des flots.

A quatre heures, ce matin, Blériot était arrivé aux Baraques, Il avait immédiatement vérifié son appareil. "Tout est au point, dit-il. Nous nous reverrons en Angleterre." Et l'aube se leva sur la plage calaisienne, em buée de la vapeur légère qui sort du détroit, dès le premier rayon, comme l'haleine immense d'un géant endormi. L'oiseau blanc sortit du nid, éploya sur le sable fin ses grandes ailes tout engourdies encore de sommeil. Un murmure sortit de ses flancs, celui du moteur, qui est son âme puissante et légère. Quelques frémissements secouèrent ses membres réveillés. L'homme qui est le cerveau de cet être mystérieux, prit place sur sa monture, semblable à l'hippogriphe ailé des légendes antiques, le monoplan s'envola, docile et soumis, dans un bruissement léger de toiles et parmi le crépitement régulier du moteur qui le fait roi, sur le flanc de la colline d'abord, puis, en rasant la plages puis montant avec une régularité souveraine, à mesure qu'il approchait des flots.

L'aviateur était parti, simple et calme, toujours comme un maître des événements qu'il était et qu'il savait être. Il était vêtu, comme pour une vulgaire excursion en mer, d'un pantalon de toile bleue, d'un "capock" et coiffé d'une casquette d'automobiliste. A 4 h. 35, le mécanicien met le moteur en marche. Blériot, lâchant les béquilles qui l'accompagnent depuis Douai, saute a son banc. L'instant est solennel. Tous, tant que nous sommes, nous sentons envahir nos cœurs par la grande angoisse qui précède et accompagne les prouesses épiques.

Bleriot 3Autour de nous, les cœurs battent très fort, des spectateurs pleurent d'émotion et de joie. Que va-t-il se passer ? A quelle victoire définitive ou à quelle tentative encore indécise va-t'il nous être donné d'assister. Latham est là, palpitant comme les autres, d'espoir et peut-être d'envie. Ses yeux, comme ceux des autres spectateurs, maintenant nombreux, suivent avec anxiété les premières évolutions de l'oiseau blanc, qui est un rival, mais qui est aussi un frère. L'oiseau s'élève, monte monte encore, jusqu'aux brouillards, jusque près des nuages. Blériot fait un signe, le dernier signe d!adieu ou plutôt d'au revoir. Sa casquette s'agite sur nos têtes pendant que l'appareil décrit une suprême courbe, comme un aigle qui cherche sa proie. Cap au nord-ouest ! Tout va bien à bord ! Le conquérant de l'espace est parti. Il est des allures victorieuses auxquelles personne ne peut se tromper. Mais l'inconnu est si grand, les chances contraires si occultes et si menaçantes. Allons, le sort en est jeté ! Vaincu ou vainqueur, adieuvat !

Quelques minutes s'écoulent. Nous n'entendons plus rien ; mais là-bas, tout là-bas s'estompant dans la brume marine, la mouette va se haussant toujours, au-dessus du brouillard, soulevée, aidée, plutôt que combattue, par la brise. Nos yeux ont cessé de la voir. Notre pensée la suit et les bras se tendent encore comme pour dérouler sous le vol de celui qui va porter de l'autre côté du détroit la gloire et le génie de la France, cet appui, cette force latente et surhumaine, que font aux initiateurs et aux artisans de victoires nationales les vœux et la volonté impérieuse de tout un grand peuple qui veut, qui espère et qui lutte avec eux.

A cinq heures, nous étions a Sangatte où l'on nous communiquait, dans leur éloquente concision, les dépêches transmises entre la côte français et la côte anglaise par la télégraphie sans fil. Voici ces télégrammes, dont chaque mot sera inscrit dans les fastes de l'aviation et dans celles du monde :

Sangatte, 4 h. 36. — Blériot est parti. Tenez-vous prêts a tout événement.

Sangatte, 4 h. 47. — Il dépasse le torpilleur. Sangatte, 4 h. 50. — Il est hors de vue de la côte française.

Douvres à Londres, 4 h. 55. — L'homme chargé par nous de le guetter ne l'a pas encore aperçu

Calais, 4 h. 56. — Les torpilleurs sont hors de vue et bien loin derrière lui.

Sangatte, 4 h. 59. — Blériot s'envola avec une parfaite assurance hors de notre vue, et pas très haut au-dessus du niveau de la mer.

Douvres, 5 h. 6. — Nous apercevons les torpilleurs, mais nous ne voyons pas l'aéroplane.

Douvres, 5 h. 41. — Un sergent de police nous informe qu'il vient de voir Bleriot passer au-dessus du Château de Douvres.

Bleriot 7

Un immense soupir de soulagement s'échappe à ce moment de toutes les poitrines. Blériot a vaincu la mer. La France est victorieuse avec lui. L'aéroplane vainqueur des bateaux de guerre. Cette fois l'aéroplane était sorti vainqueur de la lutte. Le bel oiseau de Blériot n'avait pas eu un instant de faiblesse ni d'hésitation. Le commandant du torpilleur 257 nous le disait ce soir sur la plage de Douvres. Les trois bateaux de l'Etat, l'Escopette elle-même, ont été distancés, "perdus" par le gracieux oiseau qui repose maintenant sur le gazon de Foreland-Field, sous La surveillance ombrageuse d'une vingtaine de policemen, sans cesse menaces d'être débordés par la foule.

Quand Blériot a pris le large, nous dit l'officier; tout était paré à bord des trois bateaux. Les machines, sous pression depuis minuit, ont donné dès l'abord le maximum. Mais ce diable d'homme nous a donné du fil à retordre. D'abord, comme vous l'aviez bien prévu, il n'a pas été possible au monoplan de filer en ligne droite. Nous avons donc été contraints de nous séparer : l'Escopette au centre, les deux torpilleurs sur les flancs. Il fallait prévoir le cas où Blériot, qui ne sait pas nager, aurait été contraint de se laisser tomber, comme Latham. Je dois vous dire qu'à aucun instant nous n'avons eu cette crainte.

Le "canot de l'air" louvoyait sans doute, mais on avait la sensation qu'il manœuvrait ainsi, non par incertitude de la route, ni par méfiance de sa force, mais pour donner moins de prise sur ses ailes. C'est nous qu'on a signalés d'abord. Mais Blériot atterrissait au moment où nous apercevions la jetée. Nous sommes battus, je l'avoue, battus mais contents.

Content, tout le monde l'est à Douvres, non pas content seulement, c'est trop peu dire, mais joyeux d'une joie vibrante, éloquente et triomphale. Notre confrère du Daily Mail qui s'est trouvé, le premier, au débarque de Blériot, nous témoigne, avec une verve que nous oserons qualifier de presque, méridionale, son admiration pour l'aviateur français. "Cet homme est vraiment "colossal", nous dit-il. C'est un stupéfiant héros. Figurez-vous que son premier soin, après l'atterrissage, qui a été un peu brusque, car Blériot ne connaissait nullement l'endroit et ne l'avait jamais visité, fut d'examiner sa machine et de se rendre compte que tout fonctionnait bien à bord. Il a fait tourner son moteur. Il a tâté les ailes ; puis après, au milieu des acclamations de tout ce monde qui arrivait et qui voulait à toute force le voir de près et lui serrer la main, il m'a dit, tranquillement, comme s'il revenait d'une ordinaire promenade matinale : Maintenant, je vous prie, allons déjeuner. Votre compatriote, je le répète, est un homme colossal. Hurrah pour la France ! Hip ! hip ! hurrah ! La France, monsieur, est une nation très grande, et M. Blériot est le plus grand de tous les Français !"

Le Gaulois – 26 juillet 1909

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Posté par Ichtos à 15:30 - A la une de la presse il y a 1 siècle - Commentaires [0] - Permalien [#]
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